Les états d’âmes des chrétiens dans la finance face au « pouvoir de l’argent »
De nombreux chrétiens travaillent dans la finance, un milieu parfois décrié où l’argent est omniprésent. Si l’accumulation de richesses semble être un sérieux obstacle au salut dans les Évangiles, comment concilient-ils foi et activité professionnelle ? Quels sont leurs ressources, leurs questionnements et leurs dilemmes ?
« J’ai travaillé partout où il ne faut pas. » Lorsqu’on évoque les possibles états d’âme des chrétiens dans la finance, Flore (1) énonce les domaines qu’elle a côtoyés et dans lesquels elle a exercé pendant sa carrière : trading algorithmique, fusions acquisitions, LBO (Leveraged buy-out)…
Autant d’activités qui fascinent le grand public, défrayant parfois la chronique par les montants pharaoniques mis en jeu ou leur impact controversé sur la société. Dans les enquêtes d’opinion, le secteur financier pâtit généralement d’une mauvaise image. Qu’en est-il pour les chrétiens ? Est-ce un métier comme un autre ? Quels sont les questions, difficultés, cas de conscience qu’ils rencontrent et comment les affrontent-ils ?
Le partage de la valeur, point d’attention
Aujourd’hui, Flore dirige le plus important fonds d’investissement dans l’économie sociale et solidaire (ESS) en France. Selon elle, un point d’attention majeur pour les chrétiens concerne le « partage de la valeur ». L’argent gagné bénéficie-t-il aux seuls actionnaires et dirigeants, avec la « tentation de vouloir capter un maximum à son profit », ou rémunère-t-il tous les maillons de la chaîne ? Flore explique avoir, dans un poste précédent, mis trois fois son bonus en jeu, pour s’opposer à des pratiques profitables pour l’entreprise au détriment des clients. « L’argent doit servir et non pas gouverner ! », rappelait le pape François dans Evangelii gaudium (2013).
Si ce partage concerne d’abord le métier en lui-même – le profit est-il généré honnêtement et réparti équitablement ? –, la question vaut également au niveau personnel. La finance est en effet un secteur très rémunérateur. Que faire de l’argent gagné ? Question difficile en France, où le sujet est parfois tabou, en particulier pour les chrétiens. L’Évangile n’a-t-il pas des paroles dures pour « les riches » ? « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent », dit encore Jésus (Lc 16, 13).
Pourquoi nous l’avons fait
« Heureux, vous les pauvres » ; « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » ; « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux »… Dans les Évangiles, les pauvres sont mis au centre tandis que l’accumulation de richesses semble être un sérieux obstacle au salut. « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux », dit encore Jésus dans l’Évangile de Matthieu. Des passages contrebalancés par d’autres aux accents plus pragmatiques, comme la parabole des talents ou lorsque Jésus exhorte mystérieusement à « (nous faire) des amis avec l’argent malhonnête ».
Autant de paroles qui interpellent, et qui résonnent particulièrement au cœur des chrétiens travaillant dans la finance. Un secteur où l’argent est doublement présent. « On travaille sur de l’argent et on gagne beaucoup d’argent », reconnaît l’un d’entre eux. Ce qui peut être source de questionnement à l’extérieur, mais aussi, parfois, de dilemmes intérieurs.
Parmi ces financiers chrétiens, certains se disent fiers de leur métier et cherchent à unifier leur vie, tandis que d’autres cloisonnent, foi et vie professionnelle étant pour eux des domaines étanches. Nous avons voulu nous pencher sur leurs « états d’âme » le plus souvent exprimés. Questions de sens, remise en cause du système, rapport ambivalent à l’argent, jusqu’aux cas de conscience vis-à-vis de pratiques qu’ils jugent inacceptables… « C’est normal pour un chrétien d’avoir des états d’âme, ça prouve qu’on a une âme », poursuit le même interlocuteur.
Face à cela, quelles sont aussi leurs ressources ? Deux documents romains récents abordent spécifiquement les questions de fond soulevées par le système financier actuel, donnant matière à réflexion. Plusieurs initiatives illustrent aussi le besoin qu’ont ces financiers chrétiens de se retrouver, pour discerner ensemble comment aligner leur foi et leur métier.
« L’argent a un tel pouvoir d’attraction qu’il peut devenir une idole », prévient Laurent Seyer, après trente-deux ans d’une brillante carrière. Issu d’un milieu modeste, il assume avoir toujours voulu gagner de l’argent, tout en militant pour limiter les écarts de salaire dans la profession. « Comme chrétiens, nous sommes appelés à une générosité particulière », ajoute ce converti de la première génération Jean-Paul II, marqué par l’enseignement des papes sur la gratuité et le don, mais parfois agacé par certains jugements « à l’emporte-pièce ». Ce père de cinq enfants s’était fixé un objectif chiffré : 5 % des revenus nets après impôts pour soutenir des associations ou des projets d’Église.
Un sentiment de « dissonance »
Comme lui, plusieurs financiers interrogés disent vouloir partager largement. « Mais contrairement à la veuve de l’Évangile, nous donnons rarement de notre nécessaire », tempère Flore. Un chrétien peut-il dès lors s’enrichir à tout prix, s’il se montre généreux par la suite ? « La fin ne justifie jamais les moyens », tranche Elisabeth Gressieux, spécialiste d’éthique financière.
L’itinéraire de cette ancienne salariée d’une grande banque est révélateur. C’est après la crise des subprimes – à l’origine de la déflagration économique mondiale de 2007-2008 – et l’affaire Kerviel qu’elle quitte ce secteur avec un sentiment de « dissonance ». « J’avais l’impression que la finance ne remplissait plus son rôle, pourtant vital pour l’économie », se souvient-elle.
Que faire ? Rester en cherchant un poste plus en phase avec ses valeurs et sa foi ? Tout envoyer promener ? Elle choisit le pas de côté et part au Canada faire une thèse en éthique financière. « J’ai quitté la finance, mais afin de revenir porter une parole à l’intérieur », explique cette catholique pratiquante. Avec un public à cibler en priorité : les étudiants. Aujourd’hui, elle enseigne notamment l’éthique des affaires à l’Essca, école de commerce affiliée à l’Université catholique de l’Ouest.
Une structure de péché ?
Pour certains, le discernement se fait en amont, et de manière plus radicale. Étudiant à Polytechnique, qui forme l’élite des ingénieurs français, Benoît Halgand s’est fait remarquer en 2022 par un vigoureux discours contre le système économique actuel, « dont la finance est un acteur majeur ». Un catholique y a-t-il sa place ? « Dans 90 % des cas, ce n’est pas là où l’on est vraiment utile pour la société », tranche le jeune homme de 27 ans, membre du collectif chrétien Lutte et contemplation. « Et on se leurre en pensant transformer le système de l’intérieur », affirme-t-il.
Au point de parler de structure de péché ? « Si on sert uniquement la spéculation financière, avec parfois des impacts négatifs sur l’économie réelle, c’est contradictoire avec la vie chrétienne », assure Elisabeth Gressieux. De fait, tout en portant un regard nuancé sur la finance en général, le magistère romain récent alerte sur « les égoïsmes et les abus » qui ont atteint une « puissance de nuisance sans égale pour la communauté » (Oeconomicae et pecuniariae quaestiones, 2018).
Stéphane (1), 55 ans, a participé à cette finance spéculative comme tradeur à Francfort, Londres, Paris, Zurich ou encore New York. C’est surtout la « désincarnation » du métier, à rebours de sa foi chrétienne, qui l’a marqué. « Toutes les salles de marchés se ressemblent, regardent le monde à travers le même écran, en temps réel », témoigne-t-il, évoquant aussi le « cynisme » qui guette ce métier centré sur l’argent, où « ton bonus devient ton seul horizon ». Ainsi ces tradeurs qui pariaient sur la dette grecque et « se régalaient de voir un pays entier en faillite », se souvient-il. Épuisé et un peu amer, il quitte son métier pour trois années d’études de philosophie, tout en prenant des cours de théâtre. « J’avais besoin de me reconnecter au réel, et de répondre aux questions qui m’habitaient sans vraiment me les poser. »
« Pas n’importe quelle finance ! »
Mais la finance ne se résume pas à quelques métiers décriés. Grégoire (1) a longtemps investi dans des projets industriels au sein d’une grande banque française. Un métier « passionnant et utile » fondé sur « la confiance, le développement à long terme, les relations humaines » et aujourd’hui « très encadré », juge-t-il. Pour ce quadragénaire, c’est parce que la finance est une arme puissante qu’elle a besoin de personnes fiables, et de chrétiens en particulier.
À rebours des caricatures, il évoque ce dirigeant visitant les sans-abri une fois par semaine avec la Croix-Rouge. « J’ai la chance d’avoir des manageurs alignés avec mes valeurs », relève-t-il. Pour Elisabeth Gressieux, les chrétiens peuvent par exemple aider à flécher l’investissement vers des entreprises dites « à mission », à taille humaine, des secteurs vertueux, etc. « On est alors pleinement dans notre rôle, appuie-t-elle. Moi, je suis super fière de travailler dans la finance, mais pas n’importe quelle finance ! »
Aligner foi et vie professionnelle
« Il y a des dilemmes éthiques dans la finance, mais c’est vrai dans n’importe quel domaine. Pensons à l’obsolescence programmée », pointe don Pascal-André Dumont, prêtre de la communauté Saint-Martin. Ce spécialiste de la doctrine sociale de l’Église (DSE) a lancé il y a quatre ans un parcours de formation à la finance intégrale, dans la foulée du livre qu’il a coécrit, La Vocation de l’investisseur (2022). Pendant cinq soirées, des financiers chrétiens aux parcours variés se réunissent pour aligner foi et vie professionnelle.
« Comment, à mon échelle, je peux appliquer les principes de la DSE », résume Arthur Gir, 34 ans, cofondateur du parcours. Bien commun, dignité humaine, destination universelle des biens, subsidiarité, juste partage de la valeur, primauté du travail sur le capital… Autant de points clés de discernement, portés dans la réflexion et la prière commune, qui animent également des groupes similaires liés aux Entrepreneurs et dirigeants chrétiens ou au mouvement de cadres Eccleria. Parmi les dilemmes exprimés : place du profit, difficultés de management, produits financiers « douteux », etc.
« Après une génération qui a beaucoup cloisonné entre foi et vie professionnelle, avec parfois de grands écarts, nous sommes invités à réfléchir différemment, mais aussi à partager notre vision aux autres », analyse don Pascal-André. Pour lui, pas question que les chrétiens délaissent le terrain de la finance, qu’elle soit « à impact » – solidaire, verte, socialement responsable… – ou conventionnelle. « C’est le fruit d’un discernement personnel : où est-ce que je peux apporter le plus de bien ? », poursuit-il. La prochaine étape, selon lui ? Que la réflexion éthique conduise les chrétiens « non seulement à s’ajuster, mais surtout à innover ».
Pour aller plus loin
Deux documents romains : Oeconomicae et pecuniariae quaestiones (2018), publié conjointement par les dicastères pour la doctrine de la foi et pour le service du développement humain intégral, proposant un « discernement éthique » sur le système économique et financier actuel, et Mensuram bonam (2022) publié par l’Académie pontificale des sciences sociales, destiné aux investisseurs catholiques.
Un parcours annuel de « formation à la finance intégrale », sur le modèle des parcours Zachée, lancé en 2022 par l’association catholique Ora et Labora, à destination des professionnels de la finance.
Gonzague de Pontac
(1) Certains prénoms ont été changés.
Source : LACROIX