Fondation Perce-Neige
Fondation Perce-Neige : il y a soixante ans, Lino Ventura changeait le regard sur le handicap.
Par Elisa Brinai.
Il y a soixante ans, Lino Ventura créait l’association Perce-Neige après avoir révélé le handicap mental de sa petite fille. L’acteur rêvait de lieux d’accueil adaptés pour les enfants et les adultes « pas comme les autres ». Aujourd’hui, Perce-Neige gère 52 maisons spécialisées à travers la France.
« J’ai pris le parti de le dire publiquement (…) Je suis père d’une enfant pas comme les autres. » En prononçant ces mots à la télévision le 6 décembre 1965, Lino Ventura n’a pas sa gouaille habituelle. Vedette du grand écran depuis dix ans déjà, l’acteur garde les mains sous la table, lit son texte sur une feuille. L’heure n’est pas à la comédie. Il révèle au public l’une des plus douloureuses facettes de sa vie. Sept ans auparavant, il a accueilli avec sa femme Odette une petite fille « différente ». Linda, leur troisième enfant, a développé un handicap mental à la suite d’un accident vasculaire cérébral survenu après sa naissance.
Tous ces détails l’acteur ne les donne pas, mais il exprime pudiquement la détresse des parents, qui comme lui, élève un enfant handicapé. Le manque de structure d’accueil, l’isolement, le tabou et les nuits sans sommeil, à se demander ce qu’il adviendra de l’enfant après la disparition des parents.
« Avec les progrès de la médecine, on soigne (ces enfants) et ils vivent. Alors si on les fait vivre, il faut avoir la dignité et le courage de les emmener jusqu’au bout de leur vie. Et ce n’est pas le cas », déplore l’acteur. Il lance alors un appel aux dons pour construire un centre pilote afin d’accueillir les personnes handicapées et de leur offrir un foyer décent et épanouissant, pour toute leur vie.
Son message est entendu. Grâce au relais de ses illustres amis, de Jean Gabin à Jeanne Moreau, en passant par Georges Brassens qui donne un concert spécial, deux millions de francs sont collectés (l’équivalent de plus de 450 000 € d’aujourd’hui). Cinq mois après l’appel télévisé, l’association Perce-Neige est créée. À ces débuts, elle reverse les dons aux structures qui viennent en aide aux personnes handicapées.
La première maison fait débat à Sèvre
Odette fait le « travail de fourmi » dans les coulisses. Lino, sur le devant de la scène, continue de sensibiliser le public et surtout les pouvoirs publics sur les besoins des familles concernées. Un engagement auquel il se dédie tout entier, sur son temps libre. « Si vous dites que je fais ça pour ma publicité, je vous fends le crâne », prévient-il, interviewé par Paris Match en 1968.
Le premier succès intervient en 1975 avec deux lois promulguées : l’une porte sur la création des institutions médico-sociales et l’autre sur l’accompagnement des personnes en situation de handicap (dépistage, prévention, obligation d’éducation). Petit à petit, le regard de la société sur le handicap évolue. « Grâce à vous, je peux aller faire les courses avec ma fille sans avoir honte », écrit une mère dans une lettre de remerciement à Lino Ventura.
Et puis un jour, le projet tant attendu se concrétise. En 1979, l’association Perce-Neige fait l’acquisition d’un terrain de quatre hectares à Sèvres, dans les Hauts-de-Seine, pour y installer un premier centre d’accueil. Le maire est d’accord mais les riverains sont plus difficiles à convaincre. La levée de boucliers de ceux qui craignent de voir le prix de leur maison dévaluer ou qui accusent l’édile d’avoir touché un pot-de-vin blesse profondément Lino Ventura, qui dénonce à la télévision l’égoïsme des habitants.
Cela ne l’arrête pas. Trois ans plus tard, la toute première maison Perce-Neige ouvre ses portes à Sèvres. Linda Ventura, désormais âgée de 24 ans, y pose ses valises ainsi que 20 adultes, qui comme elle, ne sont « pas comme les autres ». La bâtisse de 1 600 mètres carrés devient leur foyer. « Maintenant je peux mourir tranquille », souffle Lino.
Un héritage qui perdure
La maison de Sèvres est toujours debout. « L’histoire continue, les équipes s’y occupent quotidiennement de 38 résidents dont certains sont-là depuis l’ouverture », relate l’association – devenue fondation d’utilité publique – sur son compte Instagram. Linda, elle, n’est plus là. La fille du couple Ventura est décédée en janvier 2025, à 66 ans, dans une autre maison Perce-Neige ouverte dans son village d’enfance, à Baracé dans le Maine-et-Loire.
Aujourd’hui, soixante ans après sa création, la fondation Perce-Neige gère 52 établissements à travers la France, accompagnant 1 300 résidents en situation de handicap. Les projets se sont poursuivis bien après la mort de Lino Ventura en 1987, de l’ouverture du premier foyer d’accueil médicalisé en 1993 dans une ancienne parfumerie à Colombes (Hauts-de-Seine), jusqu’aux établissements pour les personnes autistes dans les années 2000 et 2010. La fondation propose également des services de soutien aux familles confrontées à l’absence de solutions pour leur proche handicapé. Depuis 1995, le petit-fils de l’acteur, Christophe Lasserre-Ventura, préside Perce-Neige.
Comme aux débuts, le monde du cinéma n’est jamais loin. La fondation Perce-Neige travaille actuellement sur la création d’un nouvel espace à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), un lieu de vie baptisé « Perce-Neige Live ! », qui prévoit de former des personnes atteintes de handicap mental aux métiers de la culture et notamment au 7e art.
Perce-Neige s’est par ailleurs associée au lancement de la fondation « Un P’tit Truc en Plus », lancée par le cinéaste Artus, qui vise à créer des maisons de vacances inclusives et adaptées aux personnes handicapées.
Source : LACROIX
Le 6 décembre 1965, le visage de Lino Ventura apparaît sur les écrans de l'ORTF. Il ne s'agit pas d'un film cette fois même si le comédien joue sans doute ce soir-là le rôle de sa vie. Il est là pour lancer un appel émouvant, celui d'un père.