François MOLINS

Publié le par CERCLE SAINT-PIERRE

Dix ans après les attentats : « Il ne faut pas laisser le mal changer votre regard sur l’existence »

Recueilli par Christel Juquois

Pour François Molins, ancien procureur de la République, « il y a toujours en chacun une petite graine de bien qui demande à être travaillée ». Franck Ferville

Comment garde-t-on espérance quand on est confronté aux massacres de Charlie Hebdo ou du Bataclan ? Dix ans après, l’ancien procureur de la République François Molins livre les ressorts de sa résistance au découragement.

Vous avez exercé pendant quarante-six ans le métier de procureur et avez été confronté à des affaires terribles. Vous êtes retraité depuis deux ans. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’humanité ? Gardez-vous une forme d’espérance, laquelle et d’où vient-elle ?

François MOLINS : Quand on est magistrat, on est sans cesse confronté au mal et à la souffrance. C’est un métier très violent. On dit d’ailleurs souvent que la justice génère elle-même de la violence : envoyer quelqu’un en prison ou enlever un enfant à sa mère, c’est violent.

Pourtant, je n’ai jamais désespéré de l’humanité, et mon métier m’a conforté dans ma façon de voir les choses. Je pense que toute personne porte en elle un désir de bien et un penchant pour le mal. J’ai exercé pendant vingt-cinq ans en cour d’assises, et j’ai été confronté à des personnes véritablement animées par le désir de faire souffrir. Mais le plus souvent, on a affaire à des gens ordinaires, qui ont pourtant commis des crimes dont on ne les aurait jamais imaginés capables. Leurs actes renvoient au poids des circonstances, aux produits qu’ils ont pu consommer et qui libèrent les mauvaises pulsions, à quantité de carences personnelles ou éducatives. Voilà pourquoi je n’ai jamais désespéré devant le mal. Il y a toujours en chacun une petite graine de bien qui demande à être travaillée. Jean-Paul II disait que l’homme ne cesse pas d’être grand, même dans ses faiblesses. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis, par conviction, opposé à la peine de mort.

Vous ne cachez pas que vous êtes croyant. Vous avez été élevé dans la foi catholique ?

F. M.  : Je suis né dans une famille catholique et j’ai passé huit ans dans un pensionnat jésuite à Toulouse. Ma foi est ce qu’elle est, avec des hauts et des bas. Mais je suis resté pratiquant et croyant, ce qui m’a aidé à traverser beaucoup d’épreuves. J’ai gardé des jésuites le sens du discernement, et certaines valeurs comme l’ouverture au monde et l’engagement au service des autres. Des valeurs d’humanité et de tolérance, avec cette belle maxime de l’humanisme chrétien : « Que l’autre soit et qu’il soit autre. »

Pourquoi nous l’avons fait

Lors de la vague des attentats qui ont touché la France entre 2012 et 2018, François Molins, alors procureur de la République près le tribunal de grande instance de Paris, a incarné pour les Français le courage de la lutte contre le terrorisme, une figure rassurante de détermination, de professionnalisme, d’intégrité, d’indépendance et d’impartialité.

François Molins n’a jamais cherché à cacher qu’en privé il est un catholique croyant et pratiquant. Comment parvient-on à conserver l’espérance, la foi en l’homme et en Dieu, quand on a été témoin d’horreurs si épouvantables qu’elles ont sidéré la France entière ? Dix ans après Charlie Hebdo et le Bataclan, aujourd’hui à la retraite, le procureur général honoraire revient sur cette période et lève un pan de voile sur les ressorts qui l’ont aidé à traverser les épreuves.

Le visage grave des moments tragiques s’est éclairé. Souriant, François Molins dégage une douceur et une sensibilité qui n’altèrent pas la force de ses propos et de ses convictions. L’exigence professionnelle, la rigueur, l’amour du droit et de la République, la passion pour la justice, le respect de la dignité humaine ont été ses boussoles les plus sûres. Il livre ici sa réflexion sur la violence, la souffrance et le mal, face auxquels, malgré des doutes et des échecs, il a toujours refusé de baisser les bras. « Il y a toujours en chacun une petite graine de bien qui demande à être travaillée », nous glisse-t-il en forme de maxime.

Vous avez écrit dans vos mémoires (1) qu’à la découverte, le 7 janvier 2015, de la scène de l’attentat contre Charlie Hebdo, vous avez pris un temps de prière…

F. M. : En effet, c’était pour moi faire preuve de respect pour les victimes allongées là, un temps de recueillement. Je n’en avais jamais parlé avant de prendre ma retraite (2), car les magistrats sont tenus à un devoir de réserve dans le cadre de leur travail.

N’y a-t-il pas des décisions que vous auriez prises autrement si vous n’aviez pas été chrétien ?

F. M. : Je n’ai jamais pris une décision fondée sur mes convictions religieuses. J’ai prêté serment de magistrat. La Constitution, dans son article 1, dispose que la République est une, indivisible, laïque et démocratique. On rend la justice au nom du peuple français, dans le cadre d’une justice qui doit être indépendante et impartiale, ce qui implique de mettre de côté ses propres dépendances et préjugés. Même quand une loi laisse une marge d’interprétation, la règle est de respecter la volonté du législateur. Cela ne signifie pas qu’il faut perdre de vue certaines questions éthiques, mais qu’il nous est interdit de raisonner selon nos opinions personnelles, politiques, philosophiques ou religieuses. Dans l’affaire Lambert pour laquelle j’ai rédigé des conclusions pour la Cour de cassation en 2019, je me suis posé beaucoup de questions, mais j’ai mis de côté mes convictions pour demeurer dans la logique du droit et de son interprétation.

Je crois qu’il y a tout de même un point où justice et foi chrétienne se rejoignent, c’est celui du respect de la dignité. Pour un chrétien, Dieu aime tout le monde, ce qui confère à tous une dignité égale. Dans l’acte de justice, toute personne a des droits, droit notamment au respect de sa dignité, y compris le pire des criminels.

Comment prenez-vous de la distance avec vos émotions, quand vous découvrez les scènes d’attentat qui ont marqué les années 2012-2018 en France ?

F. M. : Je ne parlerais pas de distance. Devant des attentats comme ceux de Charlie Hebdo ou du 13-Novembre, et bien d’autres encore, l’émotion est là, elle est très forte et elle ne disparaît pas. Mais il faut la gérer et la canaliser : je suis en mission, j’ai des compétences à mettre en œuvre, une équipe à diriger, des décisions à prendre vite et bien. Dans ce genre de circonstance, l’émotion ne doit pas gêner la rigueur et la réactivité. La gérer permet d’agir et, réciproquement, l’action aide à la canaliser. C’est peut-être aussi une façon de me protéger de ces scènes d’horreur très éprouvantes. Une fois que je suis dans l’action, je ne pense plus qu’à cela : mon office professionnel, les dossiers à traiter…

Et quand vous rentrez chez vous ?

F. M. : J’ai connu beaucoup de nuits sans sommeil. Mais à la maison je ne parlais pas de ce que j’avais vécu. Je cloisonnais. Ce qui n’a pas empêché mon épouse dans ces périodes d’attentats de comprendre parfaitement ce qui se passait. Elle a tout pris en charge à la maison pour que je puisse me concentrer sur mon travail. Mon épouse et mes enfants se sont toujours montrés aimants et soutenants.

« Mon ancrage dans la foi m’a permis de surmonter les épreuves. »
François MOLINS

Dans quelles autres ressources, extérieures ou intérieures, avez-vous puisé pour traverser de tels moments ?

F. M. : Très certainement, mon ancrage dans la foi m’a permis de surmonter les épreuves. Garder foi en Dieu et en l’humanité, garder l’espérance… Quelle que soit l’ignominie du mal dont on est témoin. Il ne s’agit pas d’accepter le mal, il faut le combattre, mais il ne faut pas le laisser changer votre regard sur l’existence, qui comporte aussi tant de belles choses.

Et puis j’ai été beaucoup soutenu par ce que j’appellerais le courage collectif devant les attentats. Dans le travail d’équipe d’abord, et dans l’exercice de l’autorité dans cette équipe. Celui qui dirige est dépendant de ses subordonnés – 130 magistrats et 300 fonctionnaires sous ma responsabilité au parquet, à l’époque. Une équipe fonctionne sur la confiance et la délégation, qui font grandir ceux à qui on délègue, mais aussi celui qui délègue : mes subordonnés étaient exigeants, et je devais être à la hauteur. Dans un tel type de fonctionnement, quand la gravité et la force des enjeux vous transcendent, tout le monde s’élève, tout le monde est transcendé.

La confrontation au mal ne vous a-t-elle jamais fait désespérer de Dieu qui laisse faire de telles choses ?

F. M. : Dans l’Évangile, quand Jésus apprend la mort de son ami Lazare et rend visite à ses sœurs, Marthe l’accueille par un reproche : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » La question du mal et de ce qui apparaît comme une absence de Dieu dans des situations atroces est insoluble. Simplement, je continue de croire que ce qui est insupportable pour les hommes l’est aussi pour Dieu.

Devant le mal, un magistrat n’est pas là pour porter un jugement moral. Le rôle de la justice est d’arrêter les responsabilités, de les imputer à une ou des personnes capables de discernement, et de les punir.

Qu’est-ce que la justice espère de ceux qu’elle punit ? On oppose parfois la justice des hommes, qui serait rétributive, à celle de Dieu, qui serait salvatrice. Qu’en pensez-vous ?

F. M. : Certes, la justice des hommes est rétributive, elle punit. Mais la peine a une autre fonction, salvatrice, de réinsertion. La personne punie doit pouvoir retrouver sa place dans la société. Cette mission de réinsertion est malheureusement entravée aujourd’hui par la surpopulation carcérale et le manque de moyens pour encadrer, former, faire travailler, soigner les détenus… C’est pourtant une mission capitale.

Devant le mal, qui continue d’agir, quel est votre moteur ? Qu’est-ce qui vous empêche de baisser les bras ?

F. M. : C’est vrai que la période des attentats en France a été très anxiogène mais aussi culpabilisante pour beaucoup. Le mal commis par d’autres est parfois celui que l’on n’a pas pu empêcher. Chaque attentat est vécu comme un échec par les services de renseignements et la justice.

Ce qui m’empêche de baisser les bras, c’est peut-être d’abord mon tempérament : enfant déjà, je ne supportais pas l’injustice. Je suis un combatif, un perfectionniste et, surtout, je suis résilient. J’ai traversé beaucoup d’épreuves dans ma carrière, mais elles m’ont rendu plus fort. J’ai trouvé chaque fois le moyen de rebondir. J’avais foi en ce que je faisais, j’avais la passion de la justice, le goût du travail bien fait et de l’effort. J’aime les défis et la difficulté me stimule.

(1) Au nom du peuple français. Mémoires, Flammarion, 2024, 368 p., 22 €.
(2) François Molins est aujourd’hui professeur associé à l’Institut catholique de Vendée.

Source : LACROIX

Publié dans Divers

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