Mgr Xavier Malle
« Je n’avais jamais parlé à un exilé » : évêque, comment la rencontre des migrants a changé ma vie de prêtre
Recueilli par Gonzague de Pontac
Évêque de Gap-Embrun depuis 2017, Mgr Xavier Malle, 59 ans, raconte comment, dès son arrivée dans les Hautes-Alpes, la réalité tragique des migrants l’a bousculé. D’une connaissance purement théorique mêlée de crainte vis-à-vis de l’islam, il est passé à une compréhension « à hauteur de visages », qui le pousse aujourd’hui à s’engager et à témoigner.
Début juillet 2017. Cela fait moins d’un mois que j’ai été ordonné évêque de Gap-Embrun. Un prêtre retraité me téléphone : « Il y a plein de jeunes migrants africains en ville ! Ils ne peuvent pas dormir dehors. Pourrait-on leur ouvrir le presbytère des Cordeliers ? » Après un bref contact avec le curé, je donne mon accord. La réalité des exilés – un terme que je préfère à celui de « migrants » – vient d’entrer dans ma vie de jeune évêque.
Il faut dire que, à mon arrivée à Gap, je n’étais pas du tout préparé à leur accueil, et j’étais même loin de me douter que ce serait un sujet dans ce diocèse. Étant né à Valenciennes, dans le Nord, je découvrais complètement les Hautes-Alpes. Et je n’avais encore jamais parlé à un exilé.
Les exilés, un sujet assez théorique
Après mon ordination en 2000, j’ai été vicaire, puis curé de paroisse rurale, en Touraine. Je me souviens qu’avec le conseil pastoral, lors des Journées mondiales du migrant et du réfugié, nous ne savions pas trop quoi faire. J’avais le sens de la fraternité chrétienne, le désir d’être accueillant… mais ça restait assez théorique. Comme beaucoup de mes concitoyens, j’étais plutôt dans la crainte, notamment vis-à-vis de l’islam. J’avais par exemple été très frappé, de retour après six années d’études à Rome, par la prolifération des voiles dans ma ville de Tours.
Si la question migratoire a fait brutalement irruption dans ma vie, comme ça a été le cas avec la crise des abus en rencontrant des personnes victimes, la bascule ne s’est pas faite en un jour. J’identifie trois « moments » clés. D’abord un enterrement, celui de Blessing, une jeune exilée nigériane de 21 ans, morte noyée dans la Durance pour échapper à la police après avoir franchi la montagne.
Ça a été un choc, notamment pour tous les « solidaires » (ceux qui viennent en aide aux migrants, NDLR). Des membres de sa famille vivaient en Italie, dont sa sœur Happy, qui avait traversé la Méditerranée avec elle. Quatre d’entre eux ont pu venir et nous avons improvisé une célébration œcuménique – elle était évangélique – dans une église pleine de solidaires et d’exilés.
Accueillir des exilés chez moi
La deuxième étape a été d’accueillir des exilés chez moi, à cinq reprises. Quand Gap a été débordée par des mineurs non accompagnés, le Réseau hospitalité m’a demandé : « Vous n’auriez pas de la place chez vous ? » Heureusement, l’évêché était assez grand et un couple en mission de la communauté de l’Emmanuel vivait avec moi, ce qui a facilité les choses.
Je n’oublierai jamais ces jeunes. Leur premier désir était d’aller à l’école et d’apprendre un métier – mécanicien, pour la plupart. Lors d’un pèlerinage, l’un d’entre eux m’a partagé son terrifiant parcours à travers le Sahara, la Libye. Un autre avait fui son beau-père violent. Sa mère l’avait mis sur les routes de l’exil, si dangereuses… pour le sauver !
Et puis, il y a eu une bascule plus intellectuelle. Pour moi, ça a été de participer aux Rencontres méditerranéennes (organisées par le cardinal Aveline à Marseille pour promouvoir le dialogue et la paix), qui ont développé au fil des ans un vrai corpus théologique et anthropologique sur la migration. C’est à l’occasion d’une de ces rencontres que le pape François s’est rendu à Marseille en 2023. Lui aussi a beaucoup compté. Il a fallu aussi la « poussée » du pape pour que je prenne vraiment en compte cette réalité. S’il n’en avait pas autant parlé, j’aurais peut-être fait le « minimum ecclésial ».
Prêtre et évêque pour tous
Qu’est-ce que cela a changé dans ma manière d’être évêque ? Je crois que ça a amplifié ma conscience qu’on est nécessairement prêtre pour tous. Je l’avais découvert comme prêtre de campagne, où de toute façon les gens ne peuvent pas aller voir ailleurs. À Gap, j’ai compris que j’étais vraiment l’évêque de tous, à la fois des solidaires, des exilés eux-mêmes – même s’ils ne sont qu’une minorité de chrétiens –, et aussi des personnes pour qui c’est difficile de les accueillir.
Cette expérience a mis de la chair sur des grands principes restés jusque-là au niveau intellectuel. Ces rencontres « à hauteur de visage », notamment dans ma propre maison, m’ont libéré de mes appréhensions. Elles m’ont aussi rempli d’énergie, et m’ont rendu attentif et disponible au drame des exilés – car ce qu’ils vivent est toujours un drame, pour eux, leur famille, leur pays d’origine. Et aujourd’hui, je suis parfois en colère face à des idées fausses ou des slogans trop faciles, ce qui me pousse à m’engager et à témoigner de ce qui se vit réellement sur le terrain.
Pourquoi lui ?
Les migrations sont un phénomène majeur de notre temps, avec des conséquences tragiques sur lesquelles le pape François n’a cessé d’alerter. En France, elles suscitent souvent incompréhension et peurs, notamment vis-à-vis de l’islam et de la montée de l’insécurité. Nous avons voulu montrer comment la rencontre concrète de ces exilés, qui traversent nos frontières parfois au péril de leur vie, a percuté la vie d’un jeune évêque et transformé sa compréhension du sacerdoce et son regard sur les migrants.
Avant d’être nommé évêque de Gap en 2017, Xavier Malle était prêtre dans la campagne tourangelle et membre de la communauté de l’Emmanuel, partageant largement les inquiétudes de ses concitoyens. Tout juste arrivé dans les Hautes-Alpes, lui, le pasteur, s’est laissé entraîner là où il n’avait pas prévu d’aller, auprès des migrants et de ceux, chrétiens ou non, qui leur viennent en aide.
De cette expérience, il tire un livre éclairant et courageux (Ces exilés qui passent par nos montagnes, éditions Emmanuel), dans lequel il témoigne avec délicatesse de ces rencontres, de ces drames, de son propre « déplacement intérieur », tout en plaidant pour une fraternité concrète, au-delà des peurs et des idées fausses largement répandues sur la migration et les migrants.
Source : LACROIX