Saint suaire

Publié le par CERCLE SAINT-PIERRE

Saint suaire : enquête sur une « relique » de la Passion qui soulève les passions.

Par Gonzague de Pontac.

Tissu portant l’image saisissante du visage du Christ, le linceul de Turin, ou saint suaire, connaît aujourd’hui un retour en force parmi les croyants tout en continuant d’alimenter mystère et controverses. Comment démêler le vrai du faux ? La Croix L’Hebdo a voulu enquêter sur cet objet de fascination.

Détail du saint suaire. Photos en négatif (gauche) et en positif (droite). Universal History Archive/Universal Images Group via Getty

Preuve de la Résurrection du Christ ou fausse relique ? Depuis son apparition en Champagne au XIVe siècle – la première unanimement attestée par les historiens –, et plus encore depuis la célèbre photo de 1898, dont le négatif, révélant un mystérieux visage pouvant être celui du Christ, a fait le tour du monde, le linceul de Turin intrigue. Avec, en creux, la question de son authenticité. Pour les uns, il est le linge ayant enveloppé le corps de Jésus supplicié et portant la trace de sa résurrection. Pour d’autres, une fabrication du Moyen Âge tardif, friand de reliques et d’une spiritualité centrée sur les souffrances du Christ.

Pourquoi nous l’avons fait

L’idée d’écrire sur le saint suaire est venue début 2025, alors que le diocèse de Turin s’apprêtait à réaliser, dans le cadre de l’Année jubilaire, ce qu’il qualifiait de « première ostension numérique de l’histoire ». Le linceul de Turin revenant fréquemment dans l’actualité, il s’agissait d’abord de faire un état des lieux. Où en était-on vraiment de la recherche et des débats ? Mais le sujet s’est vite révélé très embrouillé, voire explosif. J’ai donc pris mon temps, lu de nombreux livres, épluché les études, écouté conférences et débats en ligne, mais surtout discuté ou rencontré des scientifiques, chercheurs et autres passionnés, aux positions parfois diamétralement opposées.

Une question revient sans cesse au sujet du linceul, au point d’éclipser tout le reste : celle de son authenticité. Je m’y suis donc attelé, tout en veillant à insérer le suaire dans l’histoire, y compris celle de sa réception. Comme croyant, cette question de la vérité m’importe, surtout quand certains adossent la crédibilité de la foi chrétienne à ce qu’ils présentent comme une preuve indiscutable de la Résurrection. « On ne peut tolérer des choses fausses sous couvert de piété », prévenait le pape Innocent III (1160-1216), au temps fort de la circulation des reliques.

Où en sommes-nous huit siècles plus tard ?

S’il faudra attendre 2033 – année où l’Église célébrera les 2 000 ans de la mort et la résurrection de Jésus – pour espérer voir le linceul conservé dans la cathédrale de Turin (Italie), celui-ci est depuis peu à portée de clic. Le diocèse piémontais a en effet lancé, début 2026, une plateforme numérique, inaugurée par Léon XIV en personne, permettant d’en explorer les moindres détails. En 2015, la dernière ostension publique avait attiré à Turin 2 millions de pèlerins, dont le pape François.

Un sujet de choix

On aurait pu s’attendre à ce que l’attrait pour un tel objet s’estompe avec le temps, surtout après que la datation au carbone 14 – depuis lors contestée par les partisans de l’authenticité du suaire – en a établi en 1988 l’origine médiévale. C’est pourtant l’inverse qui s’est produit. « Il y a eu plus d’ostensions du linceul ces vingt-cinq dernières années que pendant tout le XXe siècle », observe Marianne Cailloux, chercheuse spécialiste des images, qui note l’extraordinaire capacité du suaire à s’adapter aux nouveaux médias. Après l’ère des photographies, ce sont désormais des reproductions 3D hyperréalistes, ou encore des vidéos générées par IA, qui circulent sur les réseaux sociaux.

La pape François devant la relique, lors de la dernière ostension publique à ce jour, dans la cathédrale de Turin, le 21 juin 2015. Alberto Pizzoli/AFP

Mais c’est surtout par le biais d’une certaine apologétique (un mot qui signifie défense de la foi) que le linceul revient en force dans certains milieux chrétiens. Présenté comme une « preuve » tangible de la Résurrection, à coups d’arguments souvent spectaculaires et de prime abord hautement scientifiques, il est un sujet de choix pour certains influenceurs catholiques.

Sur YouTube, la vidéo « Le Linceul de Turin ne peut venir que de la Résurrection du Christ », publiée par la chaîne Marie de Nazareth, cumule ainsi 2 millions de vues, tandis que celle du frère Paul-Adrien d’Hardemare en comptabilise 400 000, promettant « 49 découvertes ». En témoignent aussi les nombreux articles, expositions, conférences paroissiales… ou encore le succès récent – 30 000 exemplaires – du livre de Jean-Christian Petitfils Le Saint Suaire de Turin (Tallandier, 2022). Pour cet historien spécialiste du Grand Siècle, qui se dit « fasciné » par le sujet depuis plus de cinquante ans, « les acquis incontestables de la science (…) évacuent aujourd’hui le moindre doute » quant à l’authenticité du linceul.

« Puissance d’attrait irrésistible »

Actuellement, peu de voix alternatives se font entendre dans l’Église, si bien que de nombreux fidèles s’imaginent que l’authenticité du linceul de Turin est un fait admis, ou seulement contesté par quelques athées irréductibles. D’autant que le visage du suaire a de quoi émouvoir. Comme si le Christ lui-même venait à la rencontre de celui qui le contemple. « Il y a une puissance d’attrait irrésistible dans la paix divine de ce linge », me confiait récemment un ami, au terme d’une vive discussion. Le suaire semble si « vrai », comment pourrait-il ne pas l’être ? Je comprends d’autant mieux cette impression, ou conviction, que je l’ai moi-même longtemps partagée. Jeune adulte, j’ai lu des livres piochés dans la bibliothèque familiale et j’ai été subjugué par les exposés entendus à l’aumônerie, surtout l’aspect de « preuve ». Il m’arrivait aussi de passer des heures sur Internet à ressasser les controverses – l’article Wikipédia sur le suaire, avec sa page « discussion » aux deux mille contributions, en donne un bon aperçu.

De nombreux fidèles s’imaginent que l’authenticité du linceul de Turin est un fait admis.

Vingt ans plus tard, en y revenant avec l’exigence de l’investigation, consultant historiens et chercheurs, creusant le dossier scientifique particulièrement embrouillé, les évidences de ma jeunesse n’en sont plus…

Dialogue de sourds

Mais ce qui m’a d’abord frappé, c’est que le suaire a créé autour de lui, plutôt qu’une controverse scientifique, deux mondes parallèles aux certitudes irréconciliables, et où les esprits s’échauffent vite. « Il absorbe la vie des personnes », me confiera un interlocuteur au cours de ce travail.

D’un côté, les tenants de l’authenticité, multipliant études et interventions auprès du grand public pour accréditer cette réalité stupéfiante. Beaucoup se reconnaissent sous la bannière de la sindonologie (mot forgé en 1939), littéralement « science du linceul » (sindon, en latin), discipline ad hoc qui s’est constituée au fil du temps en marge de la science conventionnelle, avec ses propres revues, colloques, etc. Aux yeux de ces érudits et scientifiques, un objet aussi unique que le suaire autoriserait des méthodes uniques, ce qui rend la plupart de leurs productions scientifiquement inclassables.

De l’autre, le monde académique, plus cloisonné, peu enclin à l’exposition médiatique et aux controverses, et qui reste le plus souvent à distance de ce qu’il considère comme de la « para-science » autour du linceul. Comment démêler le vrai du faux ?

Et d’abord, comment se présente le linceul de Turin ? Il s’agit d’un drap de lin d’environ 4,41 m sur 1,13 m contenant l’image, de face et de dos, d’un homme nu présentant les marques d’une crucifixion. Longtemps propriété de la Maison de Savoie, le précieux objet a été légué au Saint-Siège en 1983.

Le miracle de la photographie

C’est en 1898 que cette « relique », au rayonnement jusque-là limité, acquiert une notoriété mondiale. Le suaire se trouve alors montré dans le cadre de l’exposition universelle de Turin. « On ne voit rien », disent cependant les visiteurs déçus. Le tissu, en effet, a été bruni par le temps et la silhouette, aux contours estompés, se distingue difficilement. Un photographe de la ville, Secondo Pia, prend quelques clichés. C’est alors que la vision des négatifs photographiques, révélant un énigmatique visage humain si conforme aux représentations du Christ, lui fait l’effet d’une apparition. « J’ai ressenti une émotion très forte quand, pendant le développement, j’ai vu tout d’abord apparaître sur la plaque la Sainte Face, avec tant de clarté que j’en suis resté stupéfait », témoignera-t-il plus tard.

Photo du saint suaire en négatif (2010). Philippe Lissac/Getty Images

Certains tentent aujourd’hui encore de reproduire ce saisissement primordial. « Lors de mes conférences sur le saint suaire, je montre d’abord la reproduction entière, m’explique un prêtre, qui en donne cinq ou six par an. Et dans un deuxième temps, je dévoile le négatif. À chaque fois, c’est un cri d’étonnement. » Fin XIXe siècle, l’image marque d’autant plus que la dévotion au visage du Christ est en plein renouveau, comme en témoigne la grande diffusion de l’image de la « Sainte Face de Tours » en France, jusqu’à la célèbre sainte Thérèse de Lisieux, dont le nom complet est « de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face ». En ces temps où le catholicisme subit les assauts du scientisme triomphant, certains y voient aussi de quoi conforter leur foi et confondre leurs opposants.

Par le miracle de cette technologie naissante qu’est la photographie, le saint suaire fait son entrée dans le champ de la science moderne et des controverses. S’ensuivent de nombreuses analyses, notamment médico-légales. Le suaire émerveille, et le débat entre pro et anti fait rage. C’est la naissance de la sindonologie. Dès 1900 pourtant, le chanoine Ulysse Chevalier, historien respecté, avait examiné l’ensemble des sources, et conclu à son origine médiévale.

Il faut attendre les années 1970 pour voir se succéder deux salves significatives de recherches. La première, confiée à des scientifiques indépendants en 1973, ne trouve rien de probant. Cinq ans plus tard, l’archevêque de Turin autorise le Sturp (« Projet de recherche sur le suaire de Turin »), né sous l’impulsion de sindonologues, à conduire de nouveaux tests. Leurs résultats, publiés en 1981, semblent, eux, pencher en faveur de l’authenticité.

Le tournant du carbone 14

L’année 1988 marque un tournant. Trois laboratoires de renommée mondiale (Oxford, Zurich et Tucson) sont mandatés par l’Église pour dater l’objet par la méthode du carbone 14, à la fiabilité désormais éprouvée. Les partisans de l’authenticité espèrent voir leurs hypothèses enfin validées. Mais le verdict est formel : le tissu a été fabriqué au Moyen Âge, entre 1260 et 1390. Exactement la période suggérée par les sources historiques.

L’Église prend acte et choisit, par la voix de l’archevêque de Turin, de qualifier le suaire d’« icône » : « En remettant à la science l’évaluation de ces résultats, l’Église redit son respect et sa vénération pour cette vénérable icône du Christ, qui demeure objet du culte des fidèles. » Les papes successifs s’en tiennent désormais à cette expression prudente, tout en manifestant une certaine ambivalence. Pour Jean-Paul II, le saint suaire demeure une « provocation à l’intelligence » et un « miroir de l’Évangile », tandis que Benoît XVI y voit une « icône écrite avec le sang ».

Mais plutôt que de mettre fin aux débats, l’épisode du carbone 14 semble les avoir décuplés. Depuis, les tenants de l’authenticité multiplient les études pour disqualifier ces mesures, avançant les hypothèses les plus diverses : vice de procédure, morceau d’étoffe raccommodé, tissu « rajeuni » à cause de substances étrangères, d’incendies, voire – hypothèse invérifiable – de la Résurrection elle-même… jusqu’à remettre en cause l’intégrité des chercheurs.

Une tentative récente est signée d’un Français, Tristan Casabianca, qui témoigne s’être converti au catholicisme après avoir découvert le linceul en 2013. Depuis, ce quadragénaire, chargé d’étude à l’Agence d’urbanisme et d’énergie de Corse, s’en est fait l’un des plus ardents porte-drapeaux. « La découverte du suaire a représenté pour moi la possibilité que la foi et la raison ne soient pas incompatibles », raconte-t-il. Avec deux statisticiens italiens affiliés à un laboratoire d’économie, le « chercheur indépendant » dit avoir mis à jour une « hétérogénéité » dans les mesures, invalidant la fameuse datation. Leur article a même été publié en 2019 dans la revue Archaeometry, liée à l’université d’Oxford.

« C’est la crédibilité de l’Église qui en prend un coup »

Mais les experts du carbone 14 contactés se montrent plus que réservés vis-à-vis de cette étude. « Ils n’ont rien compris à la façon dont les mesures sont faites », commentent, avant d’énumérer les détails techniques, le directeur et une chercheuse d’un laboratoire français, qui souhaitent rester anonymes car « dans ce genre ­d’affaire, tout est polémique voire diffamatoire ». Et si la revue ­britannique assure avoir publié l’article par volonté d’« encourager le débat », celui-ci « n’invalide certainement pas » la datation de 1988, insiste son rédacteur en chef, l’archéologue Mark Pollard.

Peut-on, dès lors, remettre sérieusement en cause le carbone 14 ? « Pour tout le milieu scientifique que je côtoie, la question est définitivement réglée », explique Jacques Evin, ancien directeur du Centre de datation par le radiocarbone de Lyon, qui a plusieurs milliers de datations à son actif. Ce catholique pratiquant, un temps sensible aux arguments pro-authenticité, a participé au protocole de 1988. « Les mesures ont été faites dans les règles de l’art, par trois labos indépendants, dans une revue détenant le plus haut degré de reconnaissance. C’est ce qu’on appelle en science une “expérience cruciale”, dont les résultats s’imposent », appuie le scientifique, qui se dit choqué par le flou entretenu aujourd’hui dans l’Église : « En promouvant des reliques qui ont pourtant été invalidées par des expertises, c’est la crédibilité de l’Église qui en prend un coup. »

« Lamentation du Christ », du maître flamand Rogier van der Weyden (vers 1399-1464), peinture à l’huile conservée au Musée Mauritshuis (La Haye, Pays-Bas). AED/Opale.photo

Un autre exemple récent est symptomatique de cette inclassable littérature sindonologique. En 2022, une équipe de chercheurs italiens a annoncé avoir mis au point une technique à base de rayons X, dite « Waxs », prouvant que le linceul daterait bien de l’époque du Christ. Leurs conclusions ont été largement relayées parmi les catholiques. « Une nouvelle technique de datation confirme que le Saint-Suaire a bien 2 000 ans », titrait un site d’information catholique. Seul l’hebdomadaire La Vie avait alors soumis l’étude à un spécialiste des textiles anciens, qui en avait pointé les incohérences, tout en déplorant le manque de rigueur des médias. En réalité, la méthode revendiquée est bien connue des chercheurs pour analyser la structure des matériaux, mais jamais comme « technique de datation ».

Quand on regarde cette publication de près, d’autres éléments étonnent. Tout d’abord, aucun signataire n’est expert en datation ou en textiles. Ses promoteurs, surtout Giulio Fanti, font par ailleurs partie des sindonologues les plus prolifiques. Professeur en génie industriel à l’université de Padoue (Italie), ce dernier multiplie en effet, depuis plus de vingt-cinq ans, les études, souvent sans lien avec son expertise académique et dans des revues peu qualifiées, pour démontrer l’authenticité du linceul (mais aussi d’autres reliques ou de « visions » de la prétendue mystique Maria Valtorta).

Avec ses équipes, le scientifique aurait d’ailleurs « inventé », depuis 2013, pas moins de quatre différents systèmes de datation, tous censés attester l’origine antique du suaire. Problème : aucun n’a été validé ni réutilisé, depuis, par la communauté scientifique. Lui-même n’a jamais eu accès au suaire et travaille sur des fragments d’origine douteuse, notamment des morceaux extraits d’un filtre d’aspirateur ayant aspiré le tissu en 1978.

Pour Andrea Nicolotti, il s’agit d’un « exemple type de la pseudoscience entourant le suaire ». Depuis quinze ans, ce professeur d’histoire du christianisme à l’université de Turin travaille sans relâche sur le linceul et ses controverses, s’aidant d’experts dans les différentes matières pour pointer les biais de raisonnement et réfuter les thèses les plus farfelues.

 « Enfant, j’avais lu des livres sur le saint suaire qui m’avaient plutôt convaincu », raconte ce natif de la ville. C’est une fois devenu historien que l’université lui demande de s’y consacrer entièrement… « et tout ce que je croyais savoir sur le sujet s’est révélé faux ! »

Pour lui, le fait d’utiliser des « méthodologies inventées de toutes pièces », en marge de la recherche officielle, permet aux partisans de l’authenticité d’occuper artificiellement le terrain et d’entretenir l’illusion d’un consensus scientifique favorable au suaire.

À qui faire confiance ?

Car la liste de « preuves » avancées en faveur de l’authenticité est impressionnante, avec un retentissement variable selon les époques ou les personnes. J’en ai entendu beaucoup. Parmi les plus fréquemment citées : la faible profondeur de l’image, la présence de pollens de la Palestine du Ier siècle, l’image en négatif (qui serait due au « flash » de la Résurrection), les monnaies antiques visibles dans les yeux, les marques de la crucifixion conformes aux pratiques romaines, le sang de groupe AB, etc.

Chacune de ces hypothèses a fait l’objet d’études de qualité variable, et aux conclusions contradictoires. Mais sur quels critères apprécier leur valeur ? Par qui et dans quelles conditions ont-elles été menées, publiées, reconnues ? Sont-elles si conclusives ? En un mot : à qui faire confiance ?

Parcourons ces quelques cas, qui mériteraient chacun de plus amples développements, auxquels de rares scientifiques s’attellent. « La plupart ont délaissé le terrain, lassés par la stérilité et parfois la virulence des débats », regrette Andrea Nicolotti, évoquant la fameuse « loi de Brandolini », selon laquelle il faut beaucoup plus d’énergie pour réfuter une fausse information que pour la produire.

La faible profondeur de l’image, censée témoigner d’un phénomène extraordinaire ? L’empreinte formant le corps s’apparenterait à une « brûlure » ou à une oxydation extrêmement superficielle, affectant la partie supérieure des fibres de lin sur 0,2 micron. L’observation a été faite par le Sturp. Mais les mesures précises proviennent en réalité d’une étude de 2010, menée, encore une fois, par Giulio Fanti, et également sujette à caution – « Il fait une série de déductions à partir d’une fibre de lin endommagée », pointe Andrea Nicolotti.

Les pollens ? Ils auraient été observés par Max Frei, un criminologue suisse, à partir de fragments prélevés sur une bande adhésive en 1973. Mais les palynologues estiment qu’on ne peut presque jamais distinguer les espèces de pollen – seulement leur genre –, ce qui ne permet aucune détermination géographique ni temporelle. Et, entre autres griefs, les échantillons n’ont jamais été mis à la disposition des scientifiques.

L’image en négatif ? Une inversion du clair-obscur qu’on obtient par différentes techniques d’empreinte (frottage, tamponnage…), à partir de laquelle on peut créer sur ordinateur une image 3D. Sur le négatif du suaire, les cheveux apparaissent d’ailleurs étonnamment blancs.

Les pièces dans les yeux et autres inscriptions ? Elles sont déduites de photos anciennes ayant été retraitées. Mais les rares personnes qui ont eu accès aux photos HD – gardées par le diocèse de Turin – n’ont rien vu de tel.

Les marques de la crucifixion ? La manière dont les Romains crucifiaient est en réalité mal connue, mais parfois extrapolée du suaire lui-même.

Le sang AB ? Vraisemblablement des « faux positifs », tout tissu contaminé ayant tendance à réagir ainsi aux tests sérologiques, etc. Même la présence de sang sur le linceul fait débat. En 1973, l’université de Modène a effectué des tests spécifiques qui se sont révélés négatifs. En 1978, le Sturp a décelé certains composants, interprétés de façon contradictoire : sang humain pour les chimistes Alan Adler et John Heller ; résidus de peinture pour le chimiste Walter McCrone, spécialiste du faux en art. Mais les résultats de ce dernier ont été rejetés par le groupe, et il a dû démissionner.

Faisceau d’indices

Toutes ces études disparates formeraient pourtant, aux yeux de certains, un faisceau d’indices convergents. Dans un article de 2024, Tristan Casabianca les passe ainsi au crible des « statistiques bayésiennes » et conclut que le suaire est authentique avec une « probabilité (…) de 99 % ». Là encore, j’ai soumis l’article à l’un des spécialistes français de ce type de statistiques, le mathématicien Nicolas Chopin, qui s’est étonné d’une publication « assez farfelue » et présentant « de gros problèmes de calcul », tout en assurant découvrir les controverses entourant le linceul.

Peut-on espérer trancher un jour ces débats et répondre aux questions qui se posent encore ? Il faudrait une nouvelle campagne d’études, menée par des laboratoires indépendants et en lien avec des musées ou des universités, plaident certains scientifiques. De fait, des tests directs n’ont été réalisés qu’à trois reprises sur le suaire (1973, 1978 et 1988) et l’Église ne le met plus à la disposition des chercheurs. Pour ne pas l’abîmer ? Pour éviter d’en rajouter aux controverses ? Une chose est sûre, « toutes ces études qui se présentent comme de grandes nouveautés sont faites sur des matériaux de seconde main », déduit l’historien Andrea Nicolotti, rejetant l’idée, souvent entendue, selon laquelle le linceul serait « l’objet le plus étudié scientifiquement au monde ».

L’âge d’or des reliques

Il existe pourtant une autre manière d’aborder le saint suaire, souvent négligée car n’ayant pas, auprès du grand public, le crédit des sciences « dures ». Elle consiste à interroger les historiens spécialistes du Moyen Âge. Eux décrivent un monde dont la mentalité nous échappe, où des « reliques » du Christ sont produites et circulent à profusion – dessinant une fabuleuse histoire du sacré, analysée par l’historien Nicolas Guyard – et où un objet apparemment si étrange s’insère presque naturellement.

Pour de nombreux médiévistes, l’existence même de reliques authentiques du Christ est improbable.

Pour de nombreux médiévistes, l’existence même de reliques authentiques du Christ est improbable. L’idée répugne au judaïsme antique, surtout pour des linges tachés du sang d’un cadavre. C’est seulement avec la christianisation de l’Empire romain, au IVe siècle, que naît la quête de ces reliques – d’abord les instruments de la Passion –, concomitante à la quête des lieux saints.

Les siècles suivants sont un temps de profusion, surtout au retour des croisades, où s’opère une « translation du sacré » de l’Orient vers l’Occident. Au sortir du Moyen Âge, l’Europe est ainsi saturée de reliques du Christ : Frédéric III de Saxe (1463-1525) en possède plus de trois cents ; douze sanctuaires revendiquent simultanément le « saint prépuce » ; tandis qu’à Rome, les pèlerins se recueillent devant des objets aussi divers que le Saint Berceau, la table de la Cène, un cheveu de la Vierge, un des trente deniers de Judas ou encore le doigt de l’apôtre Thomas.

L’historien Nicolas Sarzeaud a consacré sa thèse à la démultiplication des suaires en Occident à partir de la fin du Moyen Âge. Il en a répertorié plus de 130, dont une douzaine entiers, chacun étant objet de culte et de pèlerinages. À l’époque, étonnamment, ceux-ci coexistent sans vraiment se concurrencer.

Si les premiers suaires connus sont blancs, « pour signifier la résurrection intégrale », explique l’historien, ils deviennent à partir du XIIIe siècle maculés de sang, car « on cherche de plus en plus à voir les souffrances de la Passion ». L’époque, en effet, est au réalisme (invention de la crèche, premières autopsies, naissance des universités…) et la mort est partout (Grande Peste, guerre de Cent Ans…) favorisant l’émergence d’une spiritualité tournée vers le Christ souffrant. On cherche des traces, des indices, des empreintes. La notion même de « faux » bascule à ce moment.

D’autres éléments, notamment iconographiques, ancrent le linceul dans ce temps. Pour l’historien de l’art Jean Wirth, l’empreinte évoque « sans hésiter le XIVe siècle, en particulier les gisants, ou certaines têtes de statues, comme dans la cathédrale d’Amiens ». Le spécialiste d’imagerie médiévale y retrouve des proportions familières dans l’art de l’époque, mais inhabituelles pour un corps humain : jambes exceptionnellement longues, visage inscrit dans deux cercles « à la manière byzantine », hauteur des yeux…

« Le Saint Suaire » (Sindone), de Giovanni Battista della Rovere (1561-1630), huile sur toile de lin, XVIe siècle (inv.724). Aurimages / Aurimages

L’étoffe du suaire, enfin, est « absolument incompatible avec la Palestine antique, tant par la torsion du fil que le type de tissage, qui nécessite un métier à tisser apparu au Moyen Âge », explique Andrea Nicolotti, qui a consacré une étude à ce point précis.

Outre cette concordance dévotionnelle, esthétique et matérielle, un dernier argument décisif pour les historiens – confirmé par le carbone 14 – est qu’il n’existe strictement aucune trace d’une telle relique avant le XIVe siècle. Absence d’autant plus inimaginable que « le Moyen Âge est friand, et généralement très bavard sur des reliques de bien moindre importance », appuie Nicolas Guyard.

Apparu à la fin du Moyen Âge

La première trace irréfutable du saint suaire se trouve dans un document de la fin du XIVe siècle, qui mentionne un linceul appartenant depuis plusieurs décennies aux chanoines de la collégiale de Lirey (Champagne).

Apparu vers 1355, le grand drap impressionne les foules et suscite, déjà, la controverse. L’évêque de Troyes enquête et conclut à la fraude, accusant le doyen de la collégiale de s’être procuré un suaire « fabriqué avec artifice » pour soutirer de l’argent aux pèlerins.

L’affaire s’envenime et remonte aux oreilles du roi de France et du pape – l’antipape d’Avignon Clément VII. Celui-ci finit par autoriser les ostensions, à condition qu’il soit dit « à haute et intelligible voix (…) que le suaire n’est pas le vrai suaire de notre Seigneur », et qu’on n’entretienne pas la confusion par des rituels inappropriés. Aussi paradoxal que cela paraisse, le saint suaire est ainsi « l’un des faux les mieux documentés de l’histoire », commente Nicolas Sarzeaud. Un faux conçu comme tel, ou peut-être un objet de piété qui aurait ensuite acquis un autre statut.

Selon les sindonologues, la précieuse relique aurait traversé les siècles en secret pour apparaître au moment opportun. Les sindonologues, pourtant, n’hésitent pas à renverser l’argument. Plutôt qu’une preuve irréfutable de son origine médiévale, ce silence de quatorze siècles tiendrait de la Providence. La précieuse relique aurait traversé les siècles en secret pour apparaître au moment opportun et serait même, selon certains, la source d’inspiration de toute l’iconographie du Christ à partir du IVe siècle. De totalement absent, le suaire serait en fait archi-présent !

Un hypothétique périple

Dans son livre, Jean-Christian Petitfils retrace ainsi un hypothétique périple du linceul depuis la mort de Jésus. Il l’assimile notamment au Mandylion d’Édesse, célèbre tissu portant l’empreinte du visage du Christ, transféré à Constantinople en 944, ou encore au Codex Pray, une miniature hongroise du XIIe siècle, dont la parenté avec le linceul de Turin, écrit-il, « ne fait aucun doute ».

Rien ne semble empêcher les croyances et controverses entourant le suaire de prospérer, au point que celles-ci s’étendent désormais à d’autres reliques. Ces dernières décennies, les mêmes analyses (pollens, ADN, sang AB…) ont ainsi été menées par les mêmes personnes, hors de tout programme de recherche académique, sur la tunique d’Argenteuil… avec les mêmes résultats.

Son ostension en 2025 a attiré plus de 200 000 pèlerins dans la basilique francilienne. Or, selon Nicolas Guyard, l’origine médiévale de la sainte Tunique « ne fait même pas débat » parmi les historiens. En 2004, celle-ci a d’ailleurs été datée du VIe-VIIe siècle par le carbone 14… avec les mêmes contestations.

Impossible à reproduire ?

De tous les arguments entendus en faveur de l’authenticité, celui qui est utilisé en dernier recours, outre l’irrésistible pouvoir d’attraction du suaire, est qu’il serait impossible à reproduire.

Mais parle-t-on du suaire tel qu’il apparaissait à l’origine, ou bien tel qu’il est devenu aujourd’hui ? On ne peut en effet reproduire en laboratoire les effets, peut-être considérables, du vieillissement. Ni refaire une œuvre à l’identique sans connaître la méthode et les pigments utilisés. Pour Andrea Nicolotti, l’argument relève donc du sophisme : « Les sindonologues s’efforcent de démontrer que l’image est inexplicable, et en concluent que le suaire est miraculeux. »

Quelques hypothèses ont néanmoins été avancées. Peut-être le suaire est-il une « peinture très dégradée », ayant survécu à l’usure du temps grâce à son statut de relique, comme le suggère Jean Wirth ? Ou une empreinte obtenue par tamponnage sur un bas-relief, comme l’a réalisée Luigi Garlaschelli en 2010 avec des matériaux du Moyen Âge ? La question, passionnante, reste ouverte. Encore faudrait-il que le linceul soit accessible aux chercheurs, et qu’on se tourne vers les bonnes personnes. Les spécialistes des toiles imprimées, technique naissante au XIVe siècle, regrettent ainsi de n’avoir jamais été consultés.

Vrai ou faux ? La question est peut-être ailleurs. Que le suaire soit du Moyen Âge ne change rien à la foi chrétienne en la Résurrection, que l’Église n’a jamais adossée à des preuves matérielles. Reste que le suaire est une image, ou icône. Et ce visage hiératique et paisible peut ouvrir à la contemplation, particulièrement à Pâques, où les chrétiens célèbrent la mort et la résurrection de Jésus.

Pour aller plus loin : Des livres

Les Suaires du Christ en Occident, par Nicolas Sarzeaud
Une histoire des suaires, y compris celui de Turin, qui se lit comme une épopée, doublée d’une passionnante réflexion sur le rôle des « images puissantes » dans le christianisme.

Cerf, 2024, 312 p., 25 €

Les Reliques du Christ, par Nicolas Guyard
À travers l’histoire de ces reliques, c’est celle de toute la chrétienté, et de la frontière mouvante entre le réel et le merveilleux, que raconte ce livre fourmillant d’anecdotes.

Cerf, 2022, 312 p., 27 €

Source : LACROIX

Publié dans Religion

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