Véronique de Fombelle
Véronique de Fombelle : « Même si on perd celui qu’on aime, la vie que Dieu nous a donnée est belle »
Recueilli par Marguerite de Lasa
Véronique de Fombelle, 80 ans et mère de cinq enfants, a perdu son mari, décédé d’un cancer, après vingt-sept ans de vie commune. Elle raconte comment, alors qu’elle avait perdu ce qu’elle avait de plus cher, elle a malgré tout « choisi la vie ».
Véronique de Fombelle a vécu un drame qui peut arriver à chacun et qui, en même temps, est sûrement l’un des événements les plus difficiles à traverser dans une vie. Cette dame de presque 80 ans, au port très noble, a perdu son mari, celui qu’elle appelle « l’homme de sa vie », il y a près de trente ans.
Dans un livre lumineux, Pour qu’un ciel flamboie (Éd. L’Iconoclaste, 2018, 215 p., 17,00 €), elle raconte comment elle a traversé ce deuil. La maladie d’abord – il était atteint d’un cancer –, en tentant de saisir au vol, avec lui, les morceaux de joies qui s’offraient dans leur quotidien. Et après sa mort, en apprenant à aimer « la vie brute », c’est-à-dire « la vie débarrassée », indépendante des circonstances. Le bonheur n’est plus là parce que son mari n’est plus là, elle l’accepte. Et « ce n’est pas un drame », ose-t-elle même dire, parce que ce bonheur « s’est transformé en joie pure ».
Le récit de Véronique de Fombelle est loin de ressembler à la recette de quelqu’un qui aurait « réussi » à la force du poignet. C’est le regard très fin et juste d’une personne sur son vécu, attentive au moindre de ses mouvements intérieurs, et qui fait confiance à Dieu, fermement, pour qu’il l’aide à trouver « la lumière ». Elle pose le même regard confiant sur l’épreuve de la vieillesse, qui ralentit les mouvements et l’assaille parfois d’angoisses. Mais de nouveau, sa confiance en Dieu l’emporte. L’espérance dit-elle, c’est de savoir qu’il est avec nous.
Vous avez perdu votre mari, décédé d’un cancer il y a vingt-neuf ans. Malgré tout, vous dites avoir « choisi la vie ». Comment ?
Véronique de Fombelle : Pendant les trois ans qu’a duré la maladie de Laurent, nous nous sommes battus contre la mort, pour que la vie l’emporte. Nous voulions y croire. Mais une nuit, quelques mois avant sa mort, je me suis réveillée vers trois heures du matin en comprenant en un éclair terrifiant qu’il allait mourir. Évidence absolue absolument insupportable ! Il était à côté de moi, souffrant le martyre comme si souvent, malgré les doses importantes de morphine. Et d’un seul coup j’ai su qu’il était perdu. Et je me suis retrouvée à genoux au pied du lit, suppliante. « Seigneur, il va mourir, et je ne le supporterai pas. Je ne peux pas vivre sans lui. » Expérience vraie d’une descente aux enfers. J’ai été aspirée par des forces de mort, comme dans un puits sans fond. Sans rien pour m’accrocher. Rien, même pas mes cinq enfants. Désespoir absolu. Et puis, à un moment, j’ai entendu distinctement dans mon cœur : « Je mets devant toi la vie et la mort, choisis la vie. » C’est une parole de la Bible (Dt 30, 19) sur laquelle je n’avais jamais vraiment médité auparavant.
Cette phrase m’a arrêtée net dans ma chute vertigineuse. Je me suis encore battue en disant : « Seigneur c’est impensable, je ne pourrai pas. » Et au petit matin, j’ai rendu les armes. J’ai dit « OK, Seigneur, je choisis la vie. Je vais faire ce que je peux, je vais faire ma part. Mais moi toute seule, malgré toute la chance que j’ai d’être entourée, aimée, je sais que c’est impossible. Donc toi aussi Seigneur, fais ta part. Je compte sur toi. »
Au début de votre deuil, vous dites que vous aviez du mal à recevoir la joie, qu’elle était comme aveuglante…
V. de F. : Oui, c’est vrai. Le premier été après la mort de Laurent, dans ma chambre, en ouvrant les volets le matin, la nature me semblait insolemment belle, triomphante, allègre… Presque un affront. Si je m’étais écoutée, j’aurais refermé les volets et je me serais recouchée. Ma vigilance a été de me dire : « Ce n’est pas choisir la vie, c’est refuser la lumière. » Il a fallu que j’apprivoise mon chagrin, mon deuil.
Aujourd’hui, Laurent me manque toujours autant, mais j’ai appris à me passer de sa présence pour accueillir la joie. Et j’y arrive plutôt bien, en général. Je n’y pense pas toute la journée. Et s’il m’arrive encore de pleurer en pensant à lui, il m’arrive beaucoup plus souvent de me réjouir avec lui. J’ai un heureux caractère qui m’aide bien, et je crois que j’aime toujours autant la vie.
Qu’est-ce qu’aimer la vie dans ces circonstances ?
V. de F. : C’est continuer à aimer cette vie indépendamment des circonstances qu’elle nous offre. J’ai appris à goûter ce que j’appelle « la vie en soi », à l’état pur, privée de ce qui la rend confortable, conforme à nos plans.
Même si on perd celui qu’on aime, la vie elle-même, celle que Dieu nous a donnée, est belle : l’air qu’on respire, le ciel bleu, la lumière… C’est le parti que j’ai pris, et je m’y tiens le plus possible. Les circonstances ne sont plus les mêmes. Vivre sans l’homme de sa vie depuis trente ans, cela reste vraiment déchirant. Mais absolument pas triste, parce que la joie reste possible. Le bonheur non, mais la joie oui.
À quoi ressemblait votre bonheur avec lui ?
V. de F. : J’aimais ce qu’il était. Ce qu’il m’apportait d’étonnant. Avec lui, j’apprenais une forme de liberté intérieure. Il me complétait, et moi aussi, je crois. Il avait évidemment plein de défauts, comme tout le monde, mais j’aimais beaucoup ses qualités ! Avec lui, tous les rêves me semblaient possibles.
Rien ne me faisait peur de nos aventures, qu’il appelait nos folies, et qui ont fait notre bonheur : adopter, après nos quatre fils, une petite fille, Félicité, venue du bout du monde, relever avec nos bras une bâtisse en ruines, devenue notre maison précieuse, déménager toute la famille vers d’autres continents pour quelques mois ou quelques années, pour le plaisir gratuit de parenthèses enchantées, qui nous faisaient tous grandir. Notre vie de cigales ne prévoyait pas grand-chose, mais nous a appris la confiance. Et aujourd’hui, je continue ma vie conjugale, très autrement.
Qu’est-ce que cela veut dire ?
V. de F. : Quand il est mort, j’étais jeune encore, je n’avais que 49 ans, mais je n’ai jamais eu la moindre envie de « refaire » ma vie. Ma vie, je la continue, autrement certes, mais c’est la même, c’est la mienne, je n’en ai qu’une. C’est celle avec Laurent que je poursuis. L’équipe a changé de forme : moi sur terre, qui me démène comme je peux, et lui au ciel, qui ne me lâche pas. Je l’associe à tout ce que je fais, tout ce que je découvre depuis vingt-neuf ans : des gens, des idées, un travail passionnant, beaucoup d’amour autour de moi.
La nuit de sa mort, on s’est dit adieu. Je lui ai dit : « Tu vas mourir, d’accord. Mais il faut que tu me promettes que tu vas continuer ton rôle de père et d’époux. Parce que moi, toute seule, je n’y arriverai pas. » Il m’a regardée au fond de l’âme, comme lui seul savait me regarder. Il m’a dit : « Je te le promets. » Il est mort deux heures après. Il n’a pas eu le temps d’oublier. Et ce n’était pas le genre à ne pas tenir ses promesses.
Nous sommes nombreux à lui confier nos vies, nos prières. C’est un intercesseur qui met parfois du temps à réagir, mais dont l’efficacité n’est plus à prouver. Le mariage de notre fille Félicité, l’an dernier, avec l’homme qui fait sa joie est, par exemple, un coup de Laurent, elle en est sûre.
Vous dites que l’espérance est un travail qui demande de la volonté. C’est-à-dire ?
V. de F. : C’est une vigilance de chaque instant. La nostalgie, c’est-à-dire le fait de penser aux bons moments qu’on a eus, aux souvenirs… je savais à quel point c’était dangereux. Je me retrouvais en pleurs avec le moral dans les chaussettes et un regret éternel. Si je me laissais aller, j’étais dans mon trou et j’y restais. En même temps, je ne voulais pas renoncer, par exemple, à relire ses lettres. Alors je m’octroyais des moments limités. Une heure, pas plus. Après, on range les lettres, on sèche ses larmes, on prend une douche.
La vigilance, c’est ne pas renoncer aux joies. C’est reconnaître, prendre, savourer et rendre grâce pour tous les petits moments que j’appelle des aventures. Boire un café en terrasse. Prendre mon petit déjeuner devant mon jardin avant que toute la famille descende et que ce soit la foire. Parler et refaire le monde avec mes petits-fils. Écouter mes petites-filles qui ont entre 17 et 20 ans : c’est une joie sans fin ce qu’elles racontent, ce qu’elles me font vivre. Ce n’est pas le bonheur, parce que le bonheur pour moi, c’était Laurent. Je fais la distinction parce que je crois que dans le bonheur, il y a une dimension un peu égoïste, on s’en sent comme propriétaire. Les joies, c’est gratuit, on n’a rien à en retirer si ce n’est cette allégresse. Elles se partagent.
Comment Dieu vous a-t-il aidée ?
V. de F. : Ce parcours a peut-être l’air très méritant, mais ce n’est pas moi qui l’ai réussi ! Le Seigneur a fait ce que je lui ai demandé, cette fameuse nuit. Mon espérance, qui était là de bout en bout, c’était de savoir que la victoire était certaine. Parce que c’est fait ! Par sa mort et sa résurrection, Jésus nous a sauvés. Le salut est là, malgré tous nos drames et nos souffrances. Cela change absolument tout. L’horizon est accessible. Même si on n’y est pas encore : un champ de mines s’étale devant et, si on n’arrive pas à traverser, on peut y rester. Mais quand vous voyez la lumière au bout, vous allez vers elle. C’est une certitude absolue. Je fais confiance à Dieu. Je pense que c’est pour ça qu’aujourd’hui je peux dire que la vie est vraiment belle. Alors que, pourtant, vieillir est difficile.
Pourquoi ?
V. de F. : Se regarder dans la glace, constater qu’on n’est plus la même. Même si on reste dans les cœurs, on n’est plus indispensable comme on l’a été. Je reconnais que je deviens plus faible, moins sûre de moi. J’ai une vague peur qui me rattrape de temps en temps. Que je traite par le mépris. Je suis souvent attaquée par la crainte de « ne pas y arriver », sans que cela soit très clair. Par exemple, j’ai du mal avec cette société du numérique, la perspective d’une visio me bloque complètement. Alors quand je vois qu’au milieu de la nuit je m’angoisse pour ça ou pour divers soucis, financiers et autres, je m’assois et je dis tout haut : « Arrière Satan ! » Et vous n’imaginez pas comment il s’en va la queue entre les jambes ! Chacun ses méthodes. J’espère juste que mes voisins n’entendent pas (rires). Elle est très simple, ma foi. C’est une grande grâce de voir comment Dieu est avec moi. La foi, c’est une confiance, la victoire est certaine. J’y crois.
« Laurent a eu une période de rémission de trois mois, en 1995, au cours de laquelle il a peint ce tableau. Il a commencé par dessiner une jolie forêt et, petit à petit, cela s’est transformé en peinture inspirée. On peut même reconnaître la chambre du malade, éclairée, dans ce bâtiment qui s’inspire de l’hôpital Saint-Louis, où il était souvent. Cette peinture me fait penser au psaume 33, que j’aime infiniment : « Un pauvre crie, le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. L’ange du Seigneur campe à l’entour, pour libérer ceux qui le craignent. » Pour moi, l’ange du Seigneur campe ici. La nuit, quand je ne dors pas, je me mets devant cet ange, aux ailes vertes étonnantes. Il va de l’obscurité vers la lumière sur ce fond incandescent. »
Sources : LACROIX