Vacances du Secours populaire
Vacances du Secours populaire : « Je n’arrête pas de sourire », de la Marne à la tour Eiffel, avec Kaylis et Lenzo
Par Hugo Forquès, envoyé spécial à Épernay (Marne) et Saint-Leu-d’Esserent (Oise)
Durant deux jours, des bénévoles du Secours populaire ont accompagné dans l’Oise et à Paris une vingtaine d’enfants de la Marne qui ne partent pas en vacances. Pour Kaylis et Lenzo, cette sortie était la première escapade d’un été monotone. La fratrie rentre à la maison la tête remplie d’images positives.
À quoi songent-elles, ces deux silhouettes assises à l’avant du car au moment où le véhicule gris métallique aux sièges confortables s’engage sur l’autoroute des vacances ? La tête posée sur l’épaule de son grand frère, paupières fermées, Kaylis, 9 ans, pense-t-elle à la tour Eiffel qu’elle rêve tant de « voir en vrai » ? Lenzo, 12 ans, le regard fixé sur la route, s’imagine lui peut-être visiter le Parc des princes, le stade du Paris Saint-Germain, l’équipe de football de ses idoles.
Dès l’aube, ce mardi matin, la fratrie a retrouvé un groupe d’enfants devant le local du Secours populaire d’Épernay (Marne). Ils partent pour la grande aventure, accompagnés d’une poignée de bénévoles. Une virée de deux jours qui les mène de la Marne à Paris, avec un arrêt prévu sur une base de loisirs de l’Oise. « Le principe, c’est de proposer chaque été des vacances à des gamins qui ne partent pas, pour alléger leur quotidien », explique Benjamin Renauld, président de l’antenne locale du Secours populaire et organisateur du voyage. Pour célébrer ses 80 ans, l’association a vu les choses en grand cette année et a décidé de réunir tous les « oubliés des vacances » du pays dans la capitale. Ce sera la dernière étape de la bande d’Épernay.
« Ils aimeraient bien faire plus d’activités avec maman »
À l’appel de leur prénom, les enfants sont montés un à un dans le car. Un coup d’œil jeté par la vitre. Un signe de la main en guise de dernier au revoir. Le car s’éloigne peu à peu sous le regard des parents. Tous sont des bénéficiaires des activités du Secours populaire. Amandine, la mère de Kaylis et Lenzo, a saisi l’occasion dès que la proposition de voyage lui a été formulée pour deux de ses trois enfants.
« Cela fait cinq ans que l’association m’aide, témoigne la mère célibataire qui occupe un logement social de trois pièces dans le centre-ville d’Épernay. Je suis contente parce que je ne peux pas leur offrir des vacances. »
Chacune de ses tentatives de départ s’est soldée par un constat d’impuissance : « Rien que l’entrée d’un parc d’attractions, cela coûte 200 € à quatre, regrette Amandine. Il faut ensuite compter le train, qui est très onéreux, parce que je n’ai pas de voiture, le logement et les repas. C’est impossible de leur offrir. »
La mère de 31 ans, sans emploi, touche 1 300 € de revenus mensuels. « Ils aimeraient bien faire plus d’activités avec maman, partager des activités en famille. Malheureusement ce n’est pas le cas », souffle-t-elle. A-t-elle une pointe d’appréhension en voyant le car partir ? « Au contraire, réfute Amandine. Je sais que les bénévoles sont compétents et qu’ils vont prendre soin d’eux. Ce séjour va leur changer les idées. »
Repères
- De nombreux enfants français encore privés de vacances.
- Une étude du Crédoc révélait en 2023 que 38 % de l’ensemble des enfants âgés de 5 à 19 ans n’étaient pas partis cette année-là, soit près de 4 millions de jeunes. Parmi les foyers concernés, 41 % indiquaient qu’ils n’en avaient pas les moyens financiers.
- Les trois quarts (73 %) des enfants de familles à hauts revenus font leurs valises au moins une fois par an, selon la même étude, quand 56 % des enfants de foyers à bas revenus ne partent jamais. Les foyers monoparentaux sont les plus pénalisés.
- Selon une étude de l’Insee, en 2021, 11 % des enfants âgés de 1 à 15 ans vivaient dans un foyer où les parents indiquaient ne pas avoir les moyens de partir au moins une semaine en congé.
Après avoir fait un somme sur le trajet, voilà le groupe arrivé au premier point des vacances. Elles ont pour décor Saint-Leu-d’Esserent, dans l’Oise, et sa base de loisirs très prisée des vacanciers du coin. Kaylis saute partout à mesure qu’elle découvre l’endroit. Un premier étonnement : « Waouh, des chevaux », se réjouit-elle. Puis un second, en voyant les structures gonflables qui flottent sur le lac. Le soleil tape. Les enfants enfilent leur maillot de bain et se précipitent à l’eau. La fillette de 9 ans retrouve ses voisines, Makia et Maïmouna, âgées de 6 et 4 ans.
« Il ne faut souvent pas longtemps pour que les enfants s’apprivoisent et créent un lien », remarque Benjamin Renauld. De son côté, Lenzo s’intègre à un groupe de préados qu’il avait rencontrés lors de précédentes journées organisées par l’association. Le garçon ronge son frein, gêné par une douleur à la cheville qui a bien failli l’empêcher de partir. Pas de jeux gonflables, ni d’accrobranches pour lui. Mais des blagues échangées autour d’un casse-croûte avec ses copains. L’après-midi est rythmée par quelques passes de football et des parties de Uno en compagnie de deux encadrantes bénévoles.
Des yeux qui pétillent et des dents du bonheur
La journée est déjà bien avancée. Le groupe rejoint le parking où les attend leur autocar. Direction l’hôtel où ils vont passer la nuit avant de se rendre à Paris. Vient le moment de la répartition des chambres. Kaylis veut dormir avec son frère. « Mais lui préfère être avec ses potes », peste-t-elle, les joues rougies par le soleil. Une anecdote vite oubliée quand les musiques du rappeur Jul résonnent dans les rangées du bus. Kaylis connaît toutes ses chansons par cœur. « Peut-être qu’il sera là demain au pestacle », écorche-t-elle involontairement.
Mercredi, dès le réveil, les enfants sont excités à l’idée de passer une journée à Paris. Ils déambulent dans les rues de l’Ouest parisien. « Ils sont où les hôtels de luxe ? », demande un petit. Après une visite du Musée du Quai-Branly, le groupe gagne le Champ-de-Mars.
Là, le temps d’une journée, le Secours populaire a organisé une grande fête pour tous les « oubliés des vacances ». Ils sont 40 000 à envahir les lieux. Au milieu de la foule, Kaylis et Lenzo prennent part à différentes activités. De son aveu, le séjour tranche avec l’été « chiant » qu’avoue passer le garçon. « À Épernay, il n’y a pas grand-chose à faire », poursuit-il.
Dans cette commune de la Marne peuplée de 20 000 habitants et entourée par les propriétés viticoles, il y a bien les maisons de champagne, où affluent des milliers de touristes étrangers chaque été. Mais ça n’est pas leur monde. Les vacances estivales ont jusqu’à présent été synonymes de promenades dans le centre-ville pour sortir le chien. Et de séries regardées dans le canapé du salon ainsi que de sorties à la piscine municipale pour tromper l’ennui.
La fratrie regagnera Épernay dans la foulée. Mais avant cela, le Secours populaire a réservé une dernière surprise aux enfants. Les concerts de stars s’enchaînent. Pas de Jul, mais qu’importe, Kaylis reprend à tue-tête les refrains de Vitaa et de Bigflo et Oli. Clou du spectacle, les avions de la patrouille de France survolent le ciel et virevoltent derrière la tour Eiffel.
Kaylis a réalisé son rêve. La dame de fer se dresse derrière la fillette, qui demande à être prise en photo « pour l’envoyer à sa maman ». Avant de remonter dans le bus, elle n’a qu’une phrase à la bouche : « Je peux pas arrêter mon sourire là. » Ses yeux bleus brillent et sa frimousse ronde laisse apparaître des dents du bonheur.
Sources : LACROIX