UNE LIBERTÉ NOUVELLE

Publié le par CERCLE SAINT-PIERRE

Marie de Hennezel : « Quand on vieillit, naît une liberté nouvelle »

Par Marine Lamoureux et Emmanuelle Réju

Spécialiste de la fin de vie, la psychologue Marie de Hennezel a consacré sa carrière à l’accompagnement des mourants et appris d’eux le sens même de l’existence Daniel Dorko pour la croix l’hebdo

Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’idéal de liberté du monde occidental vacille. Partout, l’actualité politique fait résonner une question existentielle : que signifie être libre ? L’Hebdo sonde ce concept. La psychologue et écrivaine Marie de Hennezel souligne que le grand âge peut être propice à une profonde liberté intérieure, qui nous ouvre aux autres. Un été en liberté (5/6)

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La Croix L’Hebdo : La vieillesse est souvent synonyme de perte et de déclin. Dans vos livres, vous montrez pourtant qu’une liberté nouvelle peut naître à ce moment-là. C’est paradoxal, non ?

Marie de Hennezel : En vieillissant, il y a un déclin physique, on ne peut plus faire à 80 ans ce que l’on faisait à 60 et à 100 ans ce que l’on faisait à 80… Il y a une limitation progressive de sa capacité d’agir, du moins physiquement. Mais je rappelle toujours cette phrase de saint Paul : « L’homme extérieur s’en va en ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » Et de fait, à cette période de la vie, il y a tout ce qui grandit et se renouvelle. C’est un paradoxe, c’est vrai, mais il y a du nouveau dans la vieillesse, qui est une « aventure ». J’aime beaucoup ce mot.

Pourquoi ?

M. de H. : Parce que l’aventure implique une dimension d’inconnu. Certes, nous ne sommes pas maîtres de nos corps, de ce qui nous arrive mais on y va ! Avec ce qui ne vieillit pas : le désir de vivre – ce que Spinoza a appelé le conatus, l’intentionnalité vitale–, la curiosité intellectuelle mais aussi la curiosité de soi. Je me souviens d’une dame de 86 ans, qui m’avait confié : « Pour moi, vieillir, c’est revisiter ma maison, je découvre des pièces que je ne connaissais pas. » À 80 ans passés, elle explorait des angles morts de sa vie, des endroits où elle n’avait jamais été…

Diriez-vous même qu’on est plus libres quand on est vieux ? Libérés de contraintes professionnelles, sociales…

M. de H. : Ma génération est en tout cas plus consciente que les précédentes de cette liberté que donne l’âge. Nous sommes la génération qui a vécu Mai 68 et son explosion de liberté… Par conséquent, nous ne vieillissons pas comme nos mères et nos grands-mères. Prenez l’exemple des grands-parents d’aujourd’hui, qui disent : « Je veux bien consacrer un après-midi par semaine à mes petits-enfants mais pas plus. J’ai aussi ma vie ! » Ou qui n’hésitent pas à se faire plaisir, en s’offrant un massage ou une thalassothérapie quand ils en ont les moyens. Il en va de la liberté du corps. Alors que pour la génération de ma mère, il n’en était pas question ! Quand on est en bonne santé, vieillir est une chance. Je me souviens de ce que m’avait dit Christiane Singer (écrivaine et essayiste, NDLR) quelques jours avant de mourir, à 64 ans : « Si tu savais comme j’aurais aimé vieillir pour bercer le monde. »

Difficile d’intercepter Marie de Hennezel, entre deux colloques et l’écriture d’un énième ouvrage. Daniel Dorko

Vous évoquez une « éclosion » qui advient au grand âge… Comment se manifeste-t-elle ?

M. de H. : Cette éclosion, c’est une ouverture au monde, à l’autre, à soi, une curiosité. Un voyage vers l’intériorité. Tout l’inverse d’un repli sur soi ! On descend en soi pour découvrir notre capacité à l’ouverture. Regardez ces personnes assises dans un square, qui observent les enfants jouer. Elles ressentent une joie profonde, tout comme les personnes qui passent du temps à contempler la nature. Je me souviens d’un homme qui parlait de son jardin comme de « son salon d’été ». Il y restait des heures à écouter les oiseaux, à regarder. Et d’un autre, un monsieur de 80 ans que j’avais croisé sur un chemin de grande randonnée en Suisse.

Pourquoi cette rencontre vous avait-elle marquée ?

M. de H. : Ce monsieur était assis sur un tronc d’arbre et m’avait expliqué emprunter ce même chemin de montagne chaque été depuis cinquante ans. Ses mots me sont restés en mémoire : « Je mets aujourd’hui six ou sept heures à grimper, là où je mettais une heure avant, je vais lentement, je m’arrête souvent. Mais je suis attentif à des choses que je ne voyais pas quand j’étais jeune. Les fleurs sur le bas-côté, le bruit des cascades, les cloches au cou des vaches… » Ce qui m’avait frappé, c’était son visage. Il irradiait, littéralement. Savez-vous qu’en hébreu, le mot guil veut dire tout à la fois la personne très âgée et la personne ivre de joie. Eh bien, cette ivresse, je l’ai vue !

En quoi cette éclosion a-t-elle à voir avec la liberté ?

M. de H. : Elle agrandit le champ. Les personnes âgées, qui ne peuvent plus voyager comme avant, vivent cette ouverture qui élargit leur espace. Il y a aussi une dimension d’exploration, qui a à voir avec la liberté. Dans mon Dictionnaire amoureux de la solitude, j’évoque l’expérience terrible d’enfermement vécue par Jean-Paul Kauffmann (journaliste retenu en otage au Liban de 1985 à 1988, NDLR). Lui aussi parle de cette liberté intérieure. Ce qui l’a sauvé, lorsqu’il était otage, c’est le voyage dans son enfance. Il pouvait voyager à l’intérieur de lui-même et revivre les émotions de l’enfance. C’est une liberté que personne ne peut vous enlever ! Nous les humains, nous pouvons nous transposer dans des endroits où nous avons été heureux et qui nous appartiennent. Dans certains endroits médicalisés, où les personnes peuvent se sentir enfermées, se vivre douloureusement comme des « objets de soin », je travaille là-dessus avec elles. Je leur rappelle qu’elles ont cette capacité. J’en parle aussi avec les soignants.

De quelle manière ?

M. de H. : Je leur dis : lorsqu’une personne est triste, frustrée, asseyez-vous à côté d’elle et demandez-lui de vous raconter un moment de sa vie où elle s’est sentie parfaitement bien. Vous allez voir, elle va chercher dans sa mémoire et se transformer en confiant ses souvenirs. Encore faut-il que les soignants aient le temps de s’asseoir…

Cette ouverture et cette vie intérieure sont-elles accessibles à tous ?

M. de H. : Oui. Cette éclosion est accessible à tous, bien sûr. Pour autant, il ne faut pas nier le fait que beaucoup de personnes se renferment et vivent un vieillissement tourmenté, malheureux. Les vieilles personnes méchantes, critiques, ça existe aussi ! Souvent, elles traînent derrière elles des valises lourdes de regrets, de remords ou de rancune, qui les empêchent d’être présentes.

Comment les alléger ?

M. de H. : Il n’est pas toujours simple de régler des conflits qui sont là depuis longtemps ou de se pardonner, de pardonner à l’autre… C’est un vrai travail, qu’il faut faire assez tôt à mon avis. Il faut aussi accepter que, parfois, on ne peut pas tout alléger… Dans les groupes que j’anime avec des personnes âgées, nous échangeons sur les moyens que nous avons trouvés, les uns et les autres.

Marie de Hennezel est devenue incontournable sur la fin de vie. Elle est de tous les groupes d’experts sur la question : il n’est pas un ministre de la santé qui ne lui réclame un rapport sur l’état des soins palliatifs en France, sur la fin de vie ou sur le grand âge. Daniel Dorko

Par exemple ?

M. de H. : Je pense à cet homme qui avait choisi de partir marcher trois mois sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Son objectif, précisément, c’était de vider ses valises, dans une approche spirituelle et en se posant une question intelligente : « Quelle est ma part de responsabilité ? » Dans un tout autre contexte, dans les années 1990, j’avais créé une association de soutien aux personnes atteintes du VIH. Je les emmenais dans le désert, nous bivouaquions et nous marchions. Elles aussi étaient là pour vider leurs valises. À la fin du séjour, je leur avais proposé un rituel : partir sur une dune alentour avec une feuille A4, en imaginant qu’elles n’aient plus qu’une heure à vivre. Le soir, autour du feu, elles avaient voulu partager ce qu’elles avaient écrit. C’était un moment très fort. Tous les messages étaient des messages d’amour et de pardon.

Que se passe-t-il quand la mort approche ?

M. de H. : Durant une dizaine d’années, j’ai accompagné beaucoup de personnes en fin de vie. J’ai vu à l’œuvre ce travail intérieur que l’on appelle « le travail du trépas ». Eh bien, il aboutit toujours, d’une manière ou d’une autre, à l’amour. Pour revenir à la question de la liberté, peut-être que l’approche de la mort libère le fond de l’être. Mais il faut que quelqu’un soit témoin, pour recevoir. La dimension du lien est fondamentale jusqu’au bout. Je crois que cet instant, au seuil de la mort, est un moment d’extraordinaire liberté.

Mais il y a aussi de puissantes entraves à la liberté, lorsque l’on vieillit. La maladie, la douleur… Comment être libre dans ces conditions ?

M. de H. : La douleur est une vraie entrave, c’est certain, c’est pour cela qu’elle doit absolument être soulagée. Il y a des douleurs qui donnent envie de se jeter par la fenêtre… Les moyens de la soulager existent, mais malheureusement, quelquefois, ils ne sont pas utilisés à des doses suffisantes.

Cela fait écho au débat sur la fin de vie. Des personnes demandent une aide à mourir pour ne pas souffrir, pas forcément parce qu’elles veulent mourir.

M. de H. : Oui, elles demandent à ne pas souffrir. De l’extérieur, on ne réalise absolument pas à quel point les derniers moments de vie sont importants ; le « temps du mourir » est important : on veut écourter ce moment pour ne pas avoir à souffrir mais on se prive de quelque chose, d’une expérience qu’on ne peut faire qu’au seuil de la mort.

Ce qui interroge sur la pertinence de faire des directives anticipées…

M. de H. : Anticiper… Mais quoi ? Personne ne sait, ne peut même imaginer ce qu’il ressentira au moment de mourir. J’ai vu des personnes sereines, joyeuses même. C’est très surprenant ce qui se passe dans ces instants. C’est mystérieux. Je me souviens de cette femme qui m’a pris la main – je la sens encore me serrer fort comme cela – et qui m’a dit : « Mon enfant, n’ayez peur de rien ! Vivez tout. Tout ce qui vous est donné de vivre est un don de Dieu… » Le débat autour de la fin de vie, c’est un débat de projections, mené par des gens qui ne sont pas sur le point de mourir.

Certains plaident pour l’euthanasie ou le suicide assisté au nom de la liberté, celle de pouvoir choisir le moment de sa mort, et la façon dont elle va se dérouler. Avez-vous souvent rencontré cette aspiration ?

M. de H. : Certains revendiquent en effet cette liberté ultime de pouvoir choisir le moment de leur mort. Mais ces personnes sont très peu nombreuses et sont mues le plus souvent par des valeurs philosophiques. Reste qu’elles tiennent ce discours quand elles sont bien portantes. Mais que va-t-il se passer quand elles s’approcheront de leurs derniers instants ? Je n’oublierai jamais ce malade de Charcot visité en soins palliatifs. Il m’a désigné sa table de nuit, j’ai ouvert le tiroir, il y avait là une enveloppe, que j’ai sortie, que j’ai ouverte. Il s’agissait de directives anticipées où il demandait qu’on mette fin à sa vie. Je l’ai interrogé du regard. Il a fait non de la tête. « Si j’ai bien compris, lui ai-je dit, il ne faut pas tenir compte de ce que vous avez écrit ? » Et il a opiné.

Dans leur immense majorité, les gens ne demandent pas que leur vie soit écourtée. Ce qu’ils veulent, c’est ne pas souffrir, ne pas être prolongés, ne pas être forcés de s’alimenter. C’est très présent, cette demande. Et ils veulent être accompagnés. C’est cela mourir dans la dignité, ce n’est pas recevoir une injection létale. Dans les résidences services où je me rends, j’entends des inquiétudes ; la crainte de ressentir une pression, qu’il pourra être considéré comme élégant de « s’auto-effacer ».

Quelles leçons tirez-vous pour vous-même de ces nombreux échanges avec des personnes âgées ?

M. de H. : Mon propre voyage vers l’intériorité a été nourri de ce que j’ai entendu. Ces échanges ont enrichi mes ressources intérieures. Grâce à cela, je suis assez confiante pour être exactement dans l’esprit d’aventure dont je vous ai parlé. Et surtout, la manière dont certaines personnes vivaient leur solitude m’a beaucoup aidée à vivre la mienne. Je l’ai apprivoisée. Je me suis inventé de nouveaux rituels, notamment le matin, je médite, je fais de l’exercice, choses qui seraient d’ailleurs plus difficiles à faire si je ne vivais pas seule. C’est un chemin. J’ai découvert qu’une fois qu’on a fait ami avec sa solitude, on n’est pas coupé des autres, au contraire. Bien vivre ma solitude me permet de respecter celle des autres. Rainer Maria Rilke dit : « Aimer, c’est deux solitudes qui se protègent, qui se complètent, qui se limitent, s’inclinent l’une devant l’autre. » Magnifique, n’est-ce pas ?

Quel message doit envoyer aux autres votre génération, celle des baby-boomers, qui a incarné la liberté ? Que la liberté est possible, à tout âge ?

M. de H. : En 2022, nous sommes un certain nombre à avoir lancé le Cnav, le Conseil national autoproclamé de la vieillesse, avec pour hashtag : « Rien pour les vieux sans les vieux ». Ariane Mnouchkine, qui en fait partie, nous a dit ceci : vous devez nourrir l’imaginaire de vos enfants ; leur montrer que vieillir est autre chose que ce qu’on leur montre. Oui, ma génération doit montrer aux plus jeunes qu’il est possible d’aborder l’avancée en âge – et même le grand âge – autrement qu’à travers la pauvreté de l’imaginaire collectif en la matière. Et rappeler ceci : nous ne voulons pas qu’on s’occupe de nous, mais qu’on s’intéresse à nous.

Cette génération est aussi celle de la libération des femmes. En vieillissant, de quel joug se libère-t-on encore ?

M. de H. : C’est la libération narcissique ! Autrement dit, les femmes se libèrent de leur image dans le miroir. À 50 ans, les rides se creusent, les amorces du changement physique se concrétisent. C’est un cap difficile. Mais à mon âge, on s’en fiche ! Le charme ou l’attrait que l’on peut encore exercer ne viennent plus de l’extériorité, on le sait. La bouche vieillit, mais pas le sourire. Les yeux vieillissent, mais pas l’intensité d’un regard. La plupart des femmes de mon âge prennent soin d’elles, ne se négligent pas mais s’affranchissent de la norme jeuniste qui sévit en matière de séduction et aussi de sexualité d’ailleurs. Une femme de 80 ans peut avoir une sexualité, elle est simplement différente de celle d’une femme de 30, 40 ans… Voilà une autre forme de libération : s’affranchir de la norme – très occidentale – d’une sexualité virile, pulsionnelle. D’ailleurs, quand elles ont une relation amoureuse, ce sont les femmes qui guident les hommes vers une autre forme de sexualité.

Marie de Hennezel en aparté

Un lieu

Le béguinage solidaire
« Il s’agit d’un habitat partagé dans lequel une personne de plus de 60 ans, autonome, peut vieillir chez elle tout en partageant avec d’autres des activités choisies. L’engagement solidaire des habitants de cette communauté garantit la liberté de chacun de rester chez soi jusqu’à la mort, en sachant qu’il ne sera pas abandonné. »

Une inspiration

Etty Hillesum, autrice d’Une vie bouleversée
« Cette jeune juive, promise à l’extermination, reste libre au cœur de son destin, “dans la cellule bien close de la prière”. Se sachant condamnée, elle montre que la vraie liberté est intérieure. »

Points, 408 p., 9,30 €

Un livre

Éloge du risque, de Anne Dufourmantelle
« Dans un monde de plus en plus normé, encadré, où domine le principe de précaution, la philosophe montre que la liberté consiste à oser prendre des risques : celui de penser par soi-même, de déplaire, d’aller à contre-courant. Elle-même a perdu la vie en tentant de sauver un enfant de la noyade. »

Rivages, 320 p., 9,50 €

Ses dates

1946 Naissance à Lyon.
1987 Première psychologue française à intégrer une unité de soins palliatifs.
1995 Publication de La Mort intime, préfacée par François Mitterrand.
2003-2007 Chargée de mission au ministère de la santé, rédaction de deux rapports sur la fin de vie.
2007 Mise en place de séminaires sur l’art de vieillir au sein de la mutuelle Audiens.
2015 Début de la formation de psychologues à l’animation des parcours « L’aventure de vieillir », au sein des résidences autonomie Domitys.
2025 Publication du Dictionnaire amoureux de la solitude (Plon, 560 p., 27 €).

Sources : LACROIX

Publié dans Divers

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A
un grand bravo pour cet article ! que de nombreuses personnes puissent le lire.
Répondre
C
Merci ! annie, Roger