Vision du cardinal Aveline pour l’Église de France
Pape en France, conflit israélo-palestinien, traditionalisme… La vision du cardinal Aveline pour l’Église de France
Recueilli par Céline Hoyeau et Héloïse de Neuville
ENTRETIEN EXCLUSIF - Élu à la tête de la Conférence des évêques de France au printemps, le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, a accordé un entretien à La Croix pour dessiner ses priorités pour l’Église de France. Une institution qui doit, selon lui, sortir de l’obsession de sa survie pour réparer les fractures de la société française.
La Croix : Vous vous êtes rendu il y a peu en Terre sainte, avant même d’avoir présidé votre premier Conseil permanent comme président de la conférence épiscopale. Pourquoi ?
Cardinal Jean-Marc Aveline : Il y avait urgence à s’y rendre, surtout pour écouter, pour essayer de comprendre une situation très, très complexe. Nous avons vécu un contraste étonnant entre une spirale de violence hyper-écrasante et la rencontre de personnes ancrées dans une volonté de résistance à ces logiques, des Palestiniens comme des Israéliens. Il y a, pour moi, une vraie tristesse de sentir que la voie actuellement prise par Israël dans l’histoire humaine s’éloigne de ce qu’est Israël, au fond, dans l’histoire du salut. Croire encore à « ce qu’Israël est », fondamentalement – conviction qui est à la racine de toute lutte contre l’antisémitisme –, n’empêche pas de pouvoir critiquer « ce qu’Israël fait » aujourd’hui, sans pour autant être taxé d’antisémitisme.
Comment l’Église peut-elle jouer son rôle sur ces lignes de fracture ?
Card. J.-M. A. : Il faut bien sûr dénoncer, interpeller. Mais il faut surtout pouvoir s’appuyer sur les artisans de paix qui sont dans les deux peuples. C’est ça le plus difficile, aujourd’hui. Mais c’est cette ligne-là, me semble-t-il, qui est celle de la vraie paix. Il n’y a pas de paix sans justice, c’est aussi vrai en Terre sainte que chez nous. Même si la distance est grande entre les deux situations, cette conviction est valable pour l’attitude de l’Église vis-à-vis des victimes de violences en son sein. Et là aussi, c’est une ligne de fracture qui nous traverse douloureusement. Et pour moi, c’est le même horizon de la paix : pas de paix sans justice.
Est-ce cette conviction qui a motivé votre intervention inédite, cet été, après la décision de l’archevêque de Toulouse de nommer comme chancelier un prêtre anciennement condamné pour viol sur mineur ?
Card. J.-M. A. : Je ne suis pas le président des évêques. Chaque évêque est libre chez lui. Mais sur cette affaire, nous avons entendu le peuple de Dieu, qui se trompe rarement dans son flair. Et de fait, la miséricorde ne se décrète pas. Il n’y a qu’avec la personne qui a été victime de l’injustice que l’on peut réfléchir à la manière dont la miséricorde peut advenir. Nous devons continuer de travailler sur le lien entre ces deux impératifs évangéliques, de justice et de miséricorde.
Quels sont les chantiers pour continuer à aller plus loin dans la lutte contre les abus ?
Card. J.-M. A. : Plusieurs chantiers prioritaires se dessinent. D’abord, étendre notre action aux victimes majeures, un dossier qui doit être poursuivi. Ensuite, transformer l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation : cette structure était une réponse de crise à une situation de crise, il faut maintenant créer une structure pérenne. Nous avons une année pour définir cette évolution, en relisant d’abord ce qui a été accompli. Le troisième enjeu majeur est d’élargir notre approche. Quand les commissions de réparation ont été créées, certaines violences étaient moins apparentes. Aujourd’hui, nous devons traiter toutes les formes de violences : sexuelles bien sûr, mais aussi physiques, morales, psychiques et spirituelles.
Aujourd’hui, l’organisation de l’Église – le nombre de paroisses, de diocèses… – n’est plus adaptée au nombre de prêtres et aux moyens financiers dont elle dispose. Allez-vous réformer cette organisation ?
Card. J.-M. A. : Il y a des défis, notamment dans les zones rurales, mais je ne suis pas sûr que les recettes soient simplement de fusionner ce qui peut l’être. Certes, on peut mutualiser des moyens, et il nous faudra sans doute avoir le courage de prendre des décisions difficiles. Toutefois, mon expérience est que, lorsqu’on néglige la proximité, on perd beaucoup. Parce que la signature de Dieu dans sa révélation, du point de vue théologique, c’est sa proximité. Donc, que ce soit par le ministère ordonné ou par d’autres ministères, il faut à tout prix conserver une proximité. Il s’agit, pour l’Église, de s’ajuster au geste de Dieu, et c’est bien autre chose, pour l’Église, que de se préoccuper de sa propre survie institutionnelle.
Comment voyez-vous l’évolution de l’Église de France dans le contexte de sécularisation ?
Card. J.-M. A. : Je me suis aperçu récemment que le regard sur l’Église de France a changé à Rome. Autrefois, on nous regardait de haut en se demandant : « Comment se fait-il qu’ils résistent si mal à la sécularisation ? » Aujourd’hui, alors que d’autres Églises partout dans le monde affrontent le même phénomène, la tendance s’est inversée. On nous demande plutôt : « Comment avez-vous fait pour tenir ? »
Cette évolution nous donne une responsabilité particulière : comprendre la mission de l’Église qui est de servir l’amour de Dieu pour le monde, d’être présente sur les lignes de fracture, mais toujours au service. Je reprends une phrase entendue à la maison médicale Jeanne-Garnier, lors d’une visite récente : « Pour nous, le problème n’est pas de gérer la fin de vie, mais d’entretenir le goût de vivre jusqu’au bout. » Voilà une excellente compréhension de la mission de l’Église : se préoccuper avant tout de la contribution qu’elle peut apporter, grâce à sa foi, aux grands défis de la société.
Comment analysez-vous la vague de jeunes adultes qui demandent à recevoir le baptême ? Pour certains, c’est un « printemps de l’Église ». Pour d’autres, c’est la queue de comète de la sécularisation qui n’enraye en rien la déchristianisation…
Card. J.-M. A. : Ces jeunes-là sont arrivés par des chemins que nous, évêques, n’avions pas balisés. Nous avions certes préparé la porte d’entrée, mais beaucoup sont arrivés par la fenêtre. C’est, pour nous, une grande responsabilité. D’autant plus redoutable, si je puis dire, qu’on ne l’a pas vraiment vu venir. Nous avons un train de retard par rapport à l’Esprit saint. Le défi, c’est l’après-baptême. Ces jeunes découvrent le Christ mais ne connaissent pas encore l’Église. C’est l’inverse de ma génération, qui avait baigné dans l’Église avant de découvrir personnellement le Christ. Les évêques d’Île-de-France ont décidé de réunir un concile provincial sur le sujet. À Marseille, nous avons créé un service de néophytat. D’autres diocèses prennent d’autres initiatives. Il faut inventer des accompagnements sur plusieurs années. Cela fait partie des chantiers prioritaires.
Parmi ces catéchumènes, une partie invoque une recherche d’identité. Comment percevez-vous cette recherche identitaire à travers la foi chrétienne ?
Card. J.-M. A. : Je ne méprise pas ce besoin, parce qu’il est aussi le résultat d’une déstructuration, d’une absence complète de repères. Mais je me méfie des démarches identitaires, parce que j’ai trop vu les dérives qu’elles peuvent entraîner. L’impératif de la communion est le socle de la foi chrétienne. Pour qu’il y ait communion, il faut certes que chacun sache d’où il vient, qu’il puisse puiser dans sa culture, ses racines. Mais une identité sans souci de communion est potentiellement dangereuse.
Que répondez-vous aux nombreux jeunes prêtres qui souhaitent porter la soutane et aux fidèles attachés à la messe selon l’ancien rite ?
Card. J.-M. A. : Sur la soutane, je dis aux jeunes prêtres comme aux anciens que c’est le même désir missionnaire qui s’exprime, adapté à son époque. Quand nos prédécesseurs ont quitté la soutane, c’était pour se rapprocher des gens, dans une société où la religion était bien établie. Aujourd’hui, dans une époque où la religion est devenue très diffuse, il peut falloir montrer qu’elle existe et qu’on peut s’adresser à des personnes identifiables.
Pour la question traditionaliste, dans toute recherche spirituelle – de sacré, de silence, de beauté –, il y a quelque chose de bon qui mérite d’être honoré. Le pape François voulait éviter que ce désir spirituel légitime ne se paie au prix d’un écart avec la communion de l’Église. Ce qui l’inquiétait, c’était moins la question liturgique que le risque de perdre le lien avec la grande Tradition de l’Église, dans laquelle s’inscrit le concile Vatican II. La séquence n’a pas été très lisible, j’en conviens. Mon rôle est d’accueillir et d’accompagner ces aspirations tout en les protégeant de ce qui pourrait éloigner de la communion ecclésiale et donc, finalement, affaiblir la foi.
Quel rôle l’Église doit-elle jouer face à la crise sociale actuelle ?
Card. J.-M. A. : Cette inquiétude sociale, cette colère, l’instabilité générale m’inquiètent car « ça peut partir » rapidement. Je sens des attentes envers l’Église, notamment chez les jeunes de 16-17 ans qui perçoivent cette fragilité et cherchent des bases plus solides.
Ce qui transforme le plus les jeunes chrétiens engagés dans les quartiers de Marseille, c’est le lien entre l’entretien du meilleur d’eux-mêmes et le service des plus démunis, accompagné d’une vie communautaire et de prière. Ils arrivent avec de la générosité – c’est un trésor, mais insuffisant. Si le service ne transforme pas celui qui le rend, le travail n’est pas terminé. Je leur demande souvent : « Qu’est-ce que ça change d’être chrétien dans ta façon de vivre ? Qu’est-ce que tu fais maintenant que tu ne faisais pas avant ? » L’effectivité sociale est l’un des meilleurs critères de l’engagement croyant.
Cette année, l’Église célèbre les 60 ans de Nostra aetate, texte qui mit fin à des siècles de théologie marquée par l’antijudaïsme chrétien. Comment ce texte conciliaire éclaire-t-il les enjeux identitaires d’aujourd’hui ?
Card. J.-M. A. : Les textes de Vatican II sont encore loin d’être pleinement intégrés. Nostra aetate a obligé l’Église à prendre conscience que pour qu’elle puisse décliner son identité, il fallait qu’elle fasse référence à une altérité juive, et qu’elle n’était chrétienne que greffée sur l’olivier de la foi juive. Cela fait partie des choses qu’il faut faire passer, qui ne sont pas encore tout à fait passées.
Vous êtes très engagé dans le dialogue interreligieux. Observez-vous un durcissement de l’islam dans ce dialogue ?
Card. J.-M. A. : Il y a effectivement une montée préoccupante de l’islam politique qui affiche clairement ses objectifs – il ne faut pas être naïf là-dessus. Depuis le 7-Octobre, j’observe surtout la gêne des acteurs du dialogue. Des imams sont venus me dire : « Avant on pouvait discuter avec les juifs, maintenant on ne sait plus quoi dire, tous les mots qu’on emploie ne marchent pas. » Des amis juifs m’ont exprimé la même gêne. En Terre sainte, le cardinal Pizzaballa nous a conseillés : « Évitez les mots qui enferment – génocide, antisémitisme, etc. Gardez des mots qui nous maintiennent à portée de voix. » Pour l’instant, nous cherchons encore comment faire, mais je suis confiant : la gêne traduit quelque chose de positif. Si l’on est gênés entre nous, un peu comme dans une famille, c’est qu’on aspire à retrouver un lien.
Le pape viendra-t-il prochainement en France ?
Card. J.-M. A. : Je l’ai invité formellement, comme mes confrères Jean-Marc Micas à Lourdes et Laurent Ulrich à Paris. Il voudrait venir. Il faut trouver le bon moment pour éviter les campagnes électorales. Lourdes l’intéresse particulièrement. J’observe avec joie qu’il ne rate jamais une occasion de s’adresser aux Français. Il est attaché à la France et mesure bien nos défis.
Bio express
• 1958. Naissance à Sidi Bel Abbès en Algérie
• 1984. Ordonné prêtre pour le diocèse de Marseille
• 2013. Nommé évêque auxiliaire de Marseille
• 2019. Nommé archevêque de Marseille
• 2022. Créé cardinal par le pape François, qui le nomme la même année membre du dicastère pour les évêques.
• Avril 2025. Élu président de la Conférence des évêques de France
• Août 2025. Nommé par le pape Léon XIV membre du dicastère pour le clergé
Sources : LACROIX